Covid-19 : Jean Castex aurait présenté un graphique "trafiqué" aux parlementaires

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Photo d'illustration

Selon Mediapart, les courbes présentées aux parlementaires fin janvier auraient été modifiées. Ce que confirme l'auteur de ces modèles.

Fin janvier, la France s'attendait à être reconfinée pour faire face à la menace du variant britannique. Finalement, à la surprise générale, Emmanuel Macron décide de ne pas suivre l'avis du Conseil scientifique et de nombreux épidémiologistes, qui alertaient sur l'impact du variant sur le système hospitalier dans les semaines à venir. Le chef de l'Etat décide de ne pas confiner le pays, c'est le fameux pari d'Emmanuel Macron.

La veille de ce non-confinement, Jean Castex présente en visioconférence à des parlementaires différentes courbes pour représenter la situation actuelle ainsi que les projections des épidémiologistes pour les semaines suivante, afin d'éclairer la prise de décision.

Des graphiques modifiés avant d'être présentés aux parlementaires

Selon Mediapart, ces données présentées aux parlementaires ont été "trafiquées". Au-delà de graphiques imprécis et erronés, un graphique attire particulièrement l'attention : celui qui avait été notamment partagé sur Twitter par Olivier Faure, député socialiste et premier secrétaire du PS, à l'issue de cette réunion avec Jean Castex.

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Ce graphique, titré "projections en fonction de l'impact des variants" est censé représenter les évolutions de l'épidémie pour mesurer l'impact du variant anglais, durant les semaines suivantes. On y distingue plusieurs courbes : celle du virus classique, en bleu, l'hypothèse d'un variant anglais augmentant "modérément" la reproduction du virus, en pointillés, et celle d'un variant anglais augmentant fortement, "scénario maximal", en rouge, où le nombre de nouveaux cas par semaine s'emballe. La courbe noire représente l'addition de la courbe de la souche de base et de celle en rouge.

"Je n’ai jamais prétendu faire des projections"

Mediapart a retrouvé et interrogé l'auteur de ce graphique, le professeur Renaud Piarroux. Si le spécialiste des épidémies, membre de l’Institut Pierre-Louis d’épidémiologie et de santé publique rattaché à l’Inserm, reconnaît être l'auteur de ces courbes, il précise : "je n’ai jamais prétendu faire des projections. J'ai tracé ces courbes dans un but pédagogique". Courbes qu'il a présentées à Jean Castex le 27 janvier dans le cadre d'une réunion visant à montrer la dynamique des variants.

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À l'époque, resitue Renaud Piarroux auprès du média en ligne, "on entendait qu’il ne se passait rien, que le nombre de cas était stable, que le couvre-feu suffisait à maîtriser l’épidémie. J’ai tenté de lui (Jean Castex, NDLR) expliquer la gravité de la situation, comme d’autres l’ont fait au même moment : il fallait en réalité suivre l’évolution du nouveau variant britannique, 50 à 70 % plus transmissible".

"Le sens même du graphique a été modifié"

Mediapart a mis la main sur le graphique d'origine du professeur Piarroux, tel qu'il a été initialement présenté à Jean Castex. Sur ce document d'origine, intitulé "interaction entre deux variants", il n'est pas question de "projections". Autre différence notable, la légende est différente, et la courbe en pointillés n'existe pas. Des éléments qui ont été ajoutés ensuite au graphique.

"Que le sens même du graphique ait été modifié heurte ma déontologie de scientifique", s'indigne auprès de Mediapart le professeur Piarroux qui rappelle que son graphique d'origine n'était pas une projection mais visait à expliquer "simplement" l'interaction entre deux variants à Jean Castex.

"Matignon n’est pas une institution compétente pour modifier les projections"

Parmi les éléments ajoutés au graphique d'origine, une courbe en pointillés qui représente l'hypothèse d'un R à 1,4, c'est-à-dire que 10 personnes malades en contaminent 14. L'épidémie progresse alors, mais de manière beaucoup plus modérée que dans le scénario maximal où le R est de 1,65.

"L’ajout de l’hypothèse d’un R à 1,4 pour le variant anglais visait évidemment à atténuer l’effet de progression de l’épidémie. Elle est problématique sans accord de l’auteur et Matignon n’est pas une institution compétente pour modifier les projections", s'indigne auprès de Madiapart le sénateur socialiste Bernard Jomier, ancien médecin et rapporteur de la commission d’enquête sénatoriale sur la gestion de la crise sanitaire.

"Une intention politique de manipuler les parlementaires ?"

Pourquoi et comment ce scénario médian, qui n'existait pas à l'origine, a-t-il été ajouté au document initialement produit par le professeur Piarroux ? L'ancien directeur général de la santé, William Dab, émet deux hypothèses auprès de Mediapart. "Une intention politique de manipuler les parlementaires, ou une incompétence de conseillers qui ne savent pas faire la différence entre une prévision et une projection".

Un document présenté dans sa version initiale à Jean Castex le 27 janvier par le professeur Piarroux, puis modifié le lendemain lors de sa projection aux parlementaires, en y ajoutant une hypothèse médiane, offrant un scénario alternatif, où l'impact du variant anglais est moins important. Le 29 janvier, Jean Castex annonçait à la sortie du Conseil de défense que la France peut "encore se donner une chance" d'éviter le confinement.

Les modèles alertaient sur la situation

Pourtant, dès la mi-janvier et contrairement à ce qu'Emmanuel Macron a annoncé ensuite, plusieurs modèles alertaient sur un regain épidémique en mars, en raison du variant anglais. La courbe en pointillés a-t-elle été ajoutée pour rassurer les parlementaires ? Pour mieux faire passer la décision de ne pas reconfiner ? Par incompétence ? Interrogé par Mediapart, le cabinet de Jean Castex n'a pas répondu.

Après ces révélations de Mediapart, Olivier Faure demande à Jean Castex de s'expliquer au plus vite devant le Parlement. Le patron des sénateurs socialistes en a lui "assez d’être traités en paillassons". De quoi relancer un peu plus l'opacité autour des décisions sanitaires prises par l'Elysée, sans concertation ni débat avec le Parlement.

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