Covid-19 : les aides à domicile ne veulent plus être les oubliées du Ségur de la santé

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Un amendement débattu à l’Assemblée nationale prévoit de revaloriser les salaires des aides à domicile, fortement mobilisées lors de la première vague du Covid-19. Une "avancée" qui mérite toutefois des éclaircissements pour les professionnels du secteur.

Présentées comme les "oubliées" du Ségur de la santé, les aides à domicile devraient voir l’an prochain leur salaire revalorisé. La ministre déléguée à l’Autonomie, Brigitte Bourguignon, a déposé en ce sens un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) qui doit être débattu à partir de mardi 20 octobre à l’Assemblée nationale. Interrogée par Franceinfo, la ministre juge qu’il est "important" que la profession, composée à 98 % par des femmes, bénéficie d’une "revalorisation de salaire, de la même façon que dans les Ehpad et les hôpitaux, l'effort pendant la crise sanitaire a été reconnu pour les soignants".

Alors que la plupart des aides à domicile ont continué leur travail en se rendant chez des personnes âgées pendant le confinement, aucune aide ne leur a jusqu’à présent été versée. Ces professionnelles n’ont pas bénéficié de la hausse de salaire de 183 euros prévue pour les personnels de santé dans les hôpitaux et les maisons de retraite. Seule une "prime Covid" de 1 000 euros maximum pourrait leur être versée d’ici Noël mais uniquement par les départements qui en ont les moyens. Certains ont déjà indiqué qu'ils ne le feraient pas.

"Tout travail mérite reconnaissance"

Un manque de considération vécu comme une "injustice" par Deguene Diop, aide à domicile à mi-temps depuis quatorze ans en banlieue parisienne. "Tout travail mérite reconnaissance, alors on espère aujourd’hui l’obtenir. Même si nous aimons notre travail, une augmentation nous donnerait de la motivation", explique cette mère de famille de 49 ans, après sa journée de labeur.

Pour un salaire "maximum de 500 euros par mois", Deguene Diop rend visite chaque matin à 3 ou 4 personnes âgées, leur prépare les repas, lave leur linge ou leur tient simplement compagnie. "Sans nous, beaucoup de gens n’auraient eu personne à qui parler pendant le confinement, cela aurait été chaotique. Nous apportons énormément à ceux que nous voyons. Alors pourquoi ne pas nous donner ce que nous méritons ?", s’étonne-t-elle.

Voulant désormais remédier à cet "oubli", le gouvernement prévoit une enveloppe de 150 millions d’euros en 2021 (et de 200 millions les années suivantes) pour les départements qui financent l’accompagnement à domicile. Ces derniers devraient également mettre la main à la poche pour permettre une revalorisation des salaires dès avril prochain. Si la mesure représente une "avancée", des questions restent toujours en suspens sur son application, note Thierry d’Aboville, secrétaire général de l’ADMR, réseau associatif de services à la personne.

"Les départements vont-ils tous pouvoir verser cette aide ? J’en doute. On l’a vu avec la prime Covid, certains n’ont pas les capacités financières pour le faire. Or, il nous faut une équité territoriale pour ce personnel", insiste le représentant.

"La crise sociale suivra la crise sanitaire"

Des incertitudes persistent également pour l’année 2020. Car une revalorisation des salaires de 87 millions d'euros était déjà sur la table, fin septembre. "Un avenant a été agréé par l’État, le mois dernier. Les aides à domicile sont censées obtenir une hausse de 2,5 % de leur salaire. Cette augmentation doit être rétroactive pour l’année 2020. Il ne reste plus qu’à obtenir la signature de la ministre Brigitte Bourguignon, mais l’étape semble aujourd’hui suspendue", s’inquiète Hugues Vidor, directeur général d’Adédom, fédération des acteurs du domicile.

Les représentants du personnel craignent désormais de voir ce rattrapage prévu pour 2020 se fondre discrètement dans le budget du Ségur pour 2021. "Il y a pourtant urgence à revaloriser les salaires. Si le secteur du domicile devient exsangue, la crise sociale suivra la crise sanitaire", estime le directeur de la fédération.

La précarité dans le secteur est loin d’être un sujet anecdotique. La plupart des aides à domicile travaillent à temps partiel pour une rémunération de 916 euros net par mois. L’aide prévue par le gouvernement en avril 2021 permettrait une hausse comprise entre 90 et 115 euros net. Une augmentation non négligeable au vu de la réalité des salaires, mais qui reste inférieure aux 183 euros prévus par le Ségur pour les salariés travaillant en établissement. Pas de quoi donc retenir celles qui, essorées par la crise sanitaire, pourraient rejoindre l’hôpital ou une maison de retraite afin de percevoir un meilleur salaire à la fin du mois.

300 euros de différence pour le même métier

Car les accords du Ségur de la santé ont entraîné un effet pervers logique mais manifestement imprévu : une fuite accélérée des salariées vers des structures médicales. "Avec la revalorisation des salaires du personnel hospitalier, une aide-soignante travaillant à l’hôpital gagnera en moyenne 300 euros de plus qu’une professionnelle à domicile. Alors avec un salaire proche du SMIC, le calcul est vite fait", déplore Hugues Vidor.

Sans surprise, l'accompagnement aux personnes âgées et vulnérables souffre d'un manque d'attractivité. En octobre 2019, un rapport de l'ancienne ministre du Travail Myriam El Khomri préconisait même une réforme systémique des métiers du grand âge afin de créer 18 500 postes par an entre 2020 et 2024, pour accompagner la perte d'autonomie des plus âgés.

Un recrutement qui pourrait s'avérer judicieux pour un secteur qui, en pleine pandémie, se trouve au bord de l'asphyxie. "On refuse déjà aujourd’hui des demandes car nous n’avons pas assez de personnel", regrette Thierry d’Aboville. "Alors si 85 % des Français veulent toujours être soignés chez eux, il faut aller encore plus loin. D’autant plus que l’activité à domicile soulage les hôpitaux. Sans elle, le système de santé exploserait", conclut le secrétaire général.