Covid-19: à Wuhan, «nous avons essayé de répondre au besoin d’information des citoyens»

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Une équipe de l’OMS est arrivée ce jeudi à Wuhan, berceau de la pandémie de Covid-19 au centre de la Chine. Les experts internationaux sont chargés d’enquêter sur les origines de la pandémie qui a tué près de deux millions de personnes dans le monde en un an. Zhang Yi a organisé des groupes d’informations sur les réseaux sociaux pendant les 76 jours du verrouillage de Wuhan. Ce citoyen devenu journaliste de l’épidémie se souvient parfaitement du jour où la capitale de la province du Hubei et ses 11 millions d’habitants se sont retrouvés coupés du monde.

RFI : Comment avez-vous réagi au blocus de Wuhan, il y a un an ?

Zhang Yi : Nous avons appris la nouvelle le 22 janvier au soir. Tous les habitants de Wuhan étaient sous le choc. Je m’en souviens parfaitement. On s’en souvient tous ici. Nous venions d'apprendre que la ville allait être totalement bouclée. On était rongé par l’angoisse ce soir-là. Impossible de dormir. Nous sommes restés debout toute la nuit. On a parlé, on a parlé, on n’a pas arrêté de parler… Le réseau WeChat (messagerie textuelle et vocale chinoise) est devenu la seule échappatoire, le seul moyen pour nous de rester en contact les uns avec les autres. Nous avons créé des groupes WeChat pour échanger des informations entre Wuhanais, mais aussi en dehors de Wuhan. Et puis, très vite, dès le lendemain, l’information est finalement un moyen de réagir à la situation.

Nous avons commencé par nous réveiller avec la hausse des prix des biens de consommation, l’alimentation notamment. Les moyens de transport ont vite été restreints. Au début, on pouvait prendre sa voiture par exemple, puis ça été interdit jusqu’au verrouillage complet. La plupart des gens n’étaient pas préparés. Au début, beaucoup se sont précipités dans les supermarchés pour faire le plein de marchandises, ce qui a entraîné une flambée des prix. Tout était très chaotique.

Ce chaos se retrouvait-il aussi dans les informations sur l’épidémie ?

Oui, complètement. Il y avait des messages de panique, d’autres qui cherchaient à comprendre, d’autres encore qui attendaient de l’aide. Nous avons voulu, à notre échelle, en tant que simples citoyens, répondre à cette détresse et au besoin d’information des habitants. Comment trouver des produits alimentaires moins chers, des masques, du désinfectant pour les mains ? Est-ce que quelqu’un dispose d’un moyen de transport pour se déplacer dans une autre partie de la ville ? Les hôpitaux étaient saturés de malades. On manquait de beaucoup de choses au début de l’épidémie. Il y avait aussi tous ces gens qui, faute de place dans le système hospitalier, se retrouvaient en quarantaine à domicile. Face à cette situation, certains d'entre nous ont lancé plusieurs groupes WeChat afin de répondre aux appels à l’aide de personnes dans le besoin. Tout a commencé à partir de ces groupes WeChat.

Bien sûr, nous savions que ces groupes étaient « monitorés » et que nous étions sous surveillance. Voilà pourquoi nous avons clairement affirmé, dès le départ, que ces groupes étaient là pour répondre à une situation d’urgence. C’était une action temporaire destinée à répondre à la défaillance des services publics au début de la crise sanitaire. Les autorités étaient débordées par la vague épidémique qui venait de submerger la ville. C’était à l’évidence une organisation provisoire. Il y avait des groupes pour les journalistes chinois, certains journalistes étrangers ont rejoint des groupes aussi. Ils ont d’ailleurs été fermés peu de temps avant la levée du verrouillage. De ce fait, nous n’imaginions pas que nous serions par la suite réprimés pour cela.

Comment fonctionnait le réseau ?

Il y avait plusieurs réseaux. Nous avons monté des groupes distincts. Chacun avait une fonction spécifique : le ravitaillement, les informations sur les places dans les hôpitaux, etc. L'un des groupes était aussi chargé de vérifier les informations envoyées par les personnes qui demandaient de l'aide. Nous avons joint ces personnes par téléphone et nous enregistrions les informations qu’elles nous fournissaient. On faisait tout pour répondre aux demandes. Nous activions les différents réseaux en fonction de la spécialité adapter à la demande. Nous avons ainsi collecté des informations et des demandes de soutien auprès de plusieurs centaines de personnes. On a fait tout ce qu’on a pu, mais en réalité nous avons pu en aider quelques dizaines.

Quelle place pour les journalistes citoyens dans ce réseau ?

Cela dépend de ce que vous appelez journalistes citoyens. En fait, nous encouragions tous les membres des groupes à enregistrer, à partager en ligne ce qu'ils voyaient. Nous pensions que c’était utile pour comprendre ce qu’il se passait. Même des événements qui pouvaient sembler insignifiants étaient collectés et partagés. Il y avait donc énormément de « journalistes citoyens » au début de l’épidémie à Wuhan.

On a aujourd’hui des noms qui ont émergés parmi ces journalistes citoyens. La plupart ont été arrêtés, dont Fan Bing que vous connaissez…

Il y avait beaucoup de journalistes citoyens dans ces groupes, et Fan Bing fait partie effectivement des plus connus. Fan Bing a été parmi les premiers à diffuser des informations sur Wuhan. Il a commencé par visiter l’hôpital de Jinyintan. Il a aussi été voir ce qui se passait du côté du centre d’exposition international qui au début de l’épidémie était utilisé comme entrepôt par la Croix-Rouge. L’aide venue de toute la Chine et même du monde entier était stockée dans ce lieu. Fan Bing pensait qu’il n’y avait pas assez de volontaires pour redistribuer l’aide. Lui-même voulait se proposer comme volontaire. En chemin, il est passé devant l’hôpital numéro 5, c’est là qu’il a vu cette camionnette avec trois cadavres à l’arrière. Il a alors décidé d’entrer dans l’hôpital et aux urgences, il a vu un autre corps par terre, et un autre dans un lit. Il est sorti. Et là, il a compté cinq nouveaux cadavres dans la camionnette, donc cela fait huit. Et si l’on ajoute les deux à l’intérieur de l’hôpital, ça fait dix. Ce qui veut dire qu’en 5 minutes, cinq personnes sont mortes dans l’hôpital numéro 5. Donc il a tourné la vidéo, il l’a mise sur le réseau, et après ça il a disparu. Aujourd’hui personne ne croit les bilans officiels sur les victimes de l’épidémie à Wuhan.

Est-ce que d’autres journalistes citoyens arrêtés par la suite étaient sur ces groupes WeChat ?

Oui, et j’en ai croisés plusieurs via ces réseaux. A ce moment-là, ma mère avait mal au dos. J’ai dû rester à la maison pour m'occuper d'elle. Tout ce que je pouvais faire était de rassembler les personnes via les groupes WeChat, en restant en contact étroit avec eux pour essayer de les aider. J'étais dans plusieurs groupes et lorsque Chen Qiushi est arrivé à Wuhan vers 22 heures le 24 janvier à la gare de Hankou, la vidéo qu'il a prise a été largement diffusée sur les groupes WeChat. De nombreux membres ont découvert qu’il arrivait. Nous étions inquiets pour sa sécurité. J'ai contacté certaines personnes du groupe et fait en sorte qu’elles puissent rencontrer Chen Qiushi. Celui-ci est arrivé à la succursale de Houhu de l’hôpital central de Wuhan. Il a fait une vidéo sur place. Les gens de notre groupe n'ont pas pu le rencontrer là-bas. Mais la rencontre a pu se faire le lendemain matin. Ils l’ont aidé à visité certains lieux. Nous n’avons pas contacté en revanche Li Zehua, un autre journaliste citoyen car il avait déjà ses contacts à Wuhan. Nous avons seulement appris son arrivée et lorsqu’il a été arrêté plus tard. Quant à Zhang Zhan [journaliste citoyenne condamnée à quatre ans de prison début janvier, ndlr], elle nous a contactés dès son arrivée à Wuhan. Nous nous sommes rencontrés assez souvent. Les gens de mes groupes l'ont aidé pour ses reportages.

Avez-vous vous-même fait des vidéos et avez-vous été inquiété personnellement par la police ?

Oui j’ai fait plusieurs vidéos. Je me souviens notamment m’être rendu à l’hôpital de Wuhan le 12 mars dernier. Il y avait un patient confirmé Covid et les médecins n’arrivaient pas à faire venir son bureau de gestion communautaire chargé de le transporter dans un hôpital désigné. J'ai tourné dans la chambre du patient en montrant l’appel sans réponse des soignants. Après avoir partagé la vidéo en ligne, le bureau de quartier est venu immédiatement transférer le patient. Et évidemment, la police ne nous a pas toujours laissé faire. J’ai été interpellé à plusieurs reprises. Je me souviens particulièrement du jour ou nous avons essayé d’installer une statue pour le docteur Li Wenliang, juste après son décès. Nous voulions rendre hommage à ce médecin lanceur d’alerte. Je suis également régulièrement contacté par les autorités, dès que je rencontre un journaliste étranger [rires].

Qu’attendez-vous de la visite des experts de l’Organisation mondiale de la santé à Wuhan ?

J’espère qu’ils pourront trouver au moins quelques indices. La vérité je ne sais pas, mais au moins des traces, des détails qui permettent d’essayer de comprendre ce qui s’est passé ici l’hiver dernier. Le marché de gros aux fruits de mer de Huanan [le premier foyer déclaré de l’épidémie dans le monde, ndlr] a été désinfecté à plusieurs reprises, donc cela va être compliqué. On ne sait d’ailleurs pas vraiment si le virus provient ou non du marché. On sait aussi qu’il y a au moins deux laboratoires à Wuhan qui font des recherches sur les virus. En fait, pour l’instant, personne n’a vraiment de réponse. À part peut-être le gouvernement chinois. Nous ne croyons pas aux rumeurs, nous attendons d’avoir des preuves pour comprendre ce qui a entraîné le malheur de Wuhan et du monde.