Cour suprême: comment Trump veut rééditer le coup de Bush face à Gore en 2000

Jules Pecnard
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Al Gore et George W. Bush, le 3 octobre 2000 lors d'un débat présidentiel - AFP / John Mottern
Al Gore et George W. Bush, le 3 octobre 2000 lors d'un débat présidentiel - AFP / John Mottern

Dès sa prise de parole à la tombée des premiers résultats, Donald Trump a cherché à emmener le débat sur le terrain judiciaire. "Nous irons devant la Cour suprême. Nous voulons que tout vote cesse. Nous ne voulons pas qu'ils trouvent des bulletins à 4 heures du matin pour les ajouter à la liste", a déclaré Donald Trump durant la nuit de mardi à mercredi, après avoir revendiqué sa victoire sur son concurrent démocrate, Joe Biden.

Depuis, les dépouillements de bulletins dans les États-clés tels que la Pennsylvanie, le Wisconsin ou le Michigan se sont poursuivis. Le résultat final promet d'être serré entre les deux candidats, incarnations d'une Amérique plus divisée que jamais. De quoi inciter le président sortant à vouloir rejouer, en 2020, un épisode célèbre de l'histoire politique récente des États-Unis: celui de l'élection présidentielle de 2000, qui a vu George W. Bush accéder à la Maison Blanche après 36 jours d'attente et de contentieux juridique.

Discréditer le vote à distance

Pour Donald Trump, l'intérêt de la manœuvre est simple. Le candidat républicain a trois éléments à l'esprit: d'abord, pandémie de Covid-19 oblige, le nombre de votes anticipés et/ou par correspondance a explosé, aboutissant à une participation totale jamais vue depuis la présidentielle de 1900. Ensuite, le fait que le vote par correspondance soit traditionnellement privilégié par les démocrates.

Enfin, le dépouillement de ces bulletins postaux prendra nécessairement un temps supplémentaire pour être effectué dans certains États cruciaux. D'où la volonté du président américain de jeter, dès la nuit du 3 au 4 novembre, le discrédit sur ces bulletins qui prolongent le suspense.

Il y a 20 ans, le scénario était semblable, mais de façon superficielle. En effet, comme pour Donald Trump et Joe Biden, le scrutin s'est joué sur le fil entre Al Gore et George W. Bush. Sauf qu'en l'espèce, c'est un État qui a attiré toute l'attention: la Floride.

Coup de théâtre

Durant toute la campagne qui a opposé le vice-président de Bill Clinton au fils de George H.W. Bush (lui-même président de 1989 à 1993), les sondages n'ont cessé d'osciller. À tel point que durant l'automne, le favori de l'élection a alterné près d'une dizaine de fois. Le 7 novembre 2000, jour du scrutin, les deux rivaux se retrouvent dans un mouchoir de poche.

Durant la nuit, comme cette fois-ci, un suspense insoutenable s'installe. Les résultats sont très serrés et en Floride, un écart de moins de 0,5% des suffrages s'installe entre Al Gore et George W. Bush. Un brin hâtives, les télévisions commencent à créditer le démocrate de la victoire dans cet État-clé, qui se trouve être à l'époque gouverné par l'un des frères du candidat républicain.

Coup de théâtre dans la foulée: deux heures plus tard, les chaînes ayant annoncé le succès décisif de Al Gore se rétractent une à une, replaçant la Floride dans la colonne des États "indécis". Dès lors, des irrégularités commence à être dénoncées dans le Sunshine State. Une urne est retrouvée dans une école, des milliers de bulletins sont invalidés dans le comté de Palm Beach, des milliers d'électeurs - majoritairement Afro-Américains - sont radiés des listes, accusés par erreur d'avoir commis des délits.

Longue bataille judiciaire

La machine s'emballe, ou plutôt se grippe, le 9 novembre, lorsque Al Gore demande, ce que lui permet le droit électoral de Floride, un recomptage manuel dans quatre comtés spécifiques, dont celui de Palm Beach. Problème: ces quatre comtés sont, du point de vue de la sociologie électorale, fortement favorables aux démocrates. Un fait qui n'échappe pas aux équipes de George W. Bush, qui commencent dès lors à accuser le camp adverse de vouloir tripatouiller le vote. C'est le début d'une longue bataille judiciaire.

C'est à ce moment-là, aussi, que les Américains font connaissance avec les machines à poinçonner en vigueur dans certains bureaux de vote de Floride. Un mode de dépouillement antédiluvien, qui exige de la part des électeurs qu'ils perforent, au stylo, la carte qu'on met à leur disposition. Les cartes sont ensuite glissées dans une machine qui, supposément, doit pouvoir lire automatiquement quel trou (symbolisant un candidat) a été perforé. Or, à mesure que les bulletins s'accumulent, certaines machines n'arrivent plus à les enregistrer, ils s'entassent, et certains trous sont "rebouchés", rendant les bulletins illisibles.

Votes ignorés

Le 26 novembre, soit près de trois semaines après le début du scrutin, la Floride proclame la victoire de George W. Bush avec 537 voix d'avance. Et ce, à l'issue d'un processus qui a vu le recomptage du comté de Miami être stoppé net et remplacé par le score initial, tandis que celui de Palm Beach a été rejeté, faute d'avoir respecté le délai imparti.

Al Gore conteste donc, affirmant que des milliers de suffrages n'ont pas été comptés. Le 8 décembre, la Cour suprême de Floride lui donne raison, ordonnant le comptage manuel de plus de 45.000 bulletins ignorés par les machines, un processus interrompu par la Cour suprême des États-Unis, saisie par George W. Bush.

Un arrêt historique

Le 12 décembre, la Cour suprême, intervenant pour la première fois dans une élection présidentielle, décrète dans un arrêt historique que le temps manque pour un nouveau comptage manuel en Floride, à cause de la date limite pour que les États règlent d'éventuels conflits et désignent leurs grands électeurs.

Ainsi, le 18 décembre, George W. Bush est élu 43ème président des États-Unis par le collège électoral, avec 271 grands électeurs sur 270 requis. Même si Al Gore l'a devancé en termes de voix au niveau national. Une décorrélation qui n'était pas survenue depuis 1888 et qui s'est reproduite en 2016, lors de l'élection de Donald Trump à la présidence.

Pour contester la victoire de Joe Biden, le président sortant croit pouvoir s'appuyer, lui aussi, sur une Cour suprême qui compte six juges conservateurs, donc qui lui sont théoriquement favorables. Tout dépendra de la volonté de ces juges, face à un vote certes serré mais où aucune fraude réelle ne serait décelée, de s'immiscer dans le processus électoral. En dépit de leurs opinions politiques. Il est possible, au contraire, qu'ils choisissent finalement de déléguer le contentieux aux tribunaux des États concernés. Si l'un d'eux concède un recomptage, celui-ci peut s'avérer long. Très long.

Article original publié sur BFMTV.com