La Coupe du monde au Qatar, un bon moment pour en finir avec la neutralité carbone ?

Construction of a new stadium in the desert of Qatar, Middle East
typhoonski / Getty Images/iStockphoto Construction of a new stadium in the desert of Qatar, Middle East

ENVIRONNEMENT - « C’est pire que ne rien faire ». Interrogé par Le HuffPost, Larry Lohmann ne mâche pas ses mots. Le directeur de l’ONG environnementale britannique Corner House n’est pas le seul du secteur à dénoncer cette pratique qui, à l’heure du lancement de la Coupe du monde de football 2022, fait hausser bien des sourcils : la neutralité carbone. Cette promesse, c’est celle du Qatar et de la Fifa. C’est surtout le passage obligé pour toute entreprise ou organisation qui se lance dans un nouveau projet. Mais ne serait-il pas temps de la mettre au recyclage ?

La compensation carbone, à la base de l’idée de neutralité, est pourtant là pour rester. Née à la fin des années 80, elle est institutionnalisée par le protocole de Kyoto en 1997, qui met en place un marché carbone où les pays riches (et pollueurs) « payent » leurs émissions de CO2 en financement des projets dits verts. La notion qui en découle de « neutralité carbone » se base sur un principe simple : chaque émission doit être compensée par l’absorption d’une quantité équivalente de CO2, par les arbres ou par d’autres systèmes de capture.

Dans les années 2000, la neutralité carbone est devenue un argument commercial : depuis Google, pionnier du mouvement en 2007, en passant par Easyjet se réclamant en 2019 d'être la première compagnie aérienne neutre en émissions carbone… Jusqu’au Mondial qatari et ses sept stades construits spécialement pour l’occasion.

Une certification sans contrôle

Ne faut-il pas y voir une bonne nouvelle pour la planète ? Les actions de compensation carbone sont loin de faire toujours l’unanimité. En 2019, le média d’investigation américain ProPublica publiait une enquête fouillée sur la compensation carbone. Une charge implacable, sous-titrée « Pourquoi les crédits pour la préservation de la forêt pourraient être pires que rien », dans laquelle une liste de projets était passée à la loupe.

Mensonges sur le nombre d’arbres sauvés, forêts coupées quelques années après avoir été plantées, projets comptés plusieurs fois… Le bilan de l’investigation est sombre. Le cœur de la machine est grippé. « Il y a de bons projets, mais la grande majorité d’entre eux n’ont rien à faire là », grince Anja Kollmuss, analyste en politiques environnementales.

Le problème, pour elle, vient largement du fonctionnement de la compensation : les organismes chargés de faire le lien entre les entreprises et le gouvernement d’une part, et d’autre part les projets de conservation de la nature sont extrêmement peu contrôlés. « Qui attribue les certifications aux entreprises ? Les compagnies qui leur vendent la compensation carbone », s’alarme la spécialiste. Un système qui arrange toutes les parties : l’acheteur, qui peut ensuite communiquer sur son action, le pays vendeur qui reçoit les fonds, ainsi que le fameux intermédiaire. Le grand perdant, c’est la planète.

Faut-il vraiment sauver le soldat neutralité carbone ?

Car même lorsque la compensation fonctionne, elle ne fait pas l’unanimité. En août 2021, l’ONG Oxfam publiait un rapport au vitriol, dénonçant le « net zéro » mené aujourd’hui comme une absurdité d’un simple point de vue arithmétique. « Il n’y a simplement pas assez de terres disponibles » pour planter la quantité d’arbres souhaitée par les gouvernements pour arriver à la neutralité carbone, expliquait l’association.

Il faudrait ainsi 1,6 milliard d’hectares, soit cinq fois la superficie de l’Inde, recouverts d’arbres d’ici à 2050 pour atteindre le « net zéro ». Une absurdité pour les scientifiques et les militants de l’environnement, qui craignent que le mécanisme de compensation ne soit rien de plus qu’un permis de polluer, sans rien changer.

Le célèbre groupe de musique Massive Attack avait ainsi pris l’habitude de compenser l’impact carbone de ses concerts en achetant des terres boisées pour les préserver. Mais fin 2019, les membres du groupe ont annoncé qu’ils cessaient la compensation carbone. Et certainement pas faute d’avoir à cœur la survie de la planète. « In fine, la compensation carbone est le déplacement de la pollution d’un endroit à un autre, plutôt que sa réduction ».

Baisser ses émissions plutôt que les « annuler »

Ce point de vue, Larry Lohmann le partage. « Tout ceci est basé sur l’idée fausse que quelque part sur la planète, une action équivalente en positif au fait de polluer existe. C’est un principe faux à sa racine », s’insurge-t-il. Anja Kollmuss se veut quant à elle plus réaliste, même si elle partage ce peu d’amour pour ce système. « Je pense que c’est toujours une idée utile de se dire qu’il nous faut devenir neutres en émissions polluantes. Mais je ne pense pas que le système de compensation carbone puisse être vraiment amélioré. »

Que faire, alors ? Rendre le message beaucoup plus contrôlé, estime l’analyste, et donner moins de place aux projets de capture du CO2 au profit d’actions plus directes. Pour pouvoir se réclamer de la neutralité carbone, les organismes n’auraient par exemple plus simplement à financer des projets, mais à planifier une baisse de leurs propres émissions. Ce qui, dans le cas d’un événement ponctuel comme le Mondial de football, est impossible… Envolée alors la précieuse labellisation.

La compensation carbone cesserait alors de servir de greenwashing généralisé, pour devenir une simple composante, mineure, d’un projet tendant vers le zéro émission. Certaines sociétés de labellisation mettent d’ailleurs davantage l’accent sur les réductions de la pollution, et non plus seulement son déplacement vers un pays plus pauvre. Mais la compensation carbone est là pour rester. « Si j’étais la Reine du monde, je mettrai à la poubelle la compensation carbone, s’amuse la spécialiste. Mais je vis dans la réalité. »

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