Coup d’État en Birmanie: chez les Rohingyas exilés en Malaisie, l’impuissance se mêle au désespoir

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Les survivants des massacres perpétrés par l’armée birmane regardent aujourd’hui avec angoisse ce qui se passe dans leur pays, où vivent encore 600 000 membres de leur ethnie. En Malaisie, où vivent plus d’une centaine de milliers de Rohingyas, cette minorité religieuse birmane se sent oubliée de tous.

« S’il vous plaît, patientez ». Voilà une semaine que Not Aung* essaie d’appeler sur WhatsApp ou Viber sa famille restée dans l’État de Rakhine, et toujours ce même message apparaît sur son écran. Zaw Ning Oo* a lui eu un peu plus de chance avec sa mère qui habite à Rangoon. Une semaine après ce qu’il nomme le « Lundi noir » du coup d’État, il a pu lui parler deux minutes avant que la ligne ne coupe. Mais sans pouvoir dire toute son angoisse : « On a peur que les militaires écoutent, donc elle ne m’a rien dit et je ne lui ai rien demandé », explique-t-il.

Moe* avait lui eu brièvement sa famille, toujours dans l’État de Rakhine, la semaine précédent le putsch. Leur quotidien est le même depuis plusieurs années maintenant. Confinés chez eux, bien avant que l’on ne parle de coronavirus, sans presque rien à manger et peu d’informations sur le monde extérieur à cause de l’internet coupé de manière quasi totale depuis 2019.

De l’avis de ces réfugiés, la persécution que subissent les minorités religieuses en Birmanie depuis des décennies ne pourra qu’empirer avec le coup d’État du lundi 1er février. Car les 600 000 Rohingyas restés en Birmanie ne peuvent plus fuir, rappelle Not Aung : « les frontières sont impossibles à traverser sans se faire tuer par les militaires birmans ou bangladais ». Désormais à la tête du pays, le général Min Aung Hlaing a toujours parlé du massacre des Rohingyas perpétré par son armée comme d’un travail bien fait. En 2017, il assurait « c’est une tâche inachevée depuis la Seconde Guerre mondiale ».

Son putsch n’a donc guère étonné les réfugiés birmans de Malaisie, qui serait autour de 150 000 d’après l’ONU. Rose, une exilée de 38 ans, rappelle qu’en 2017 Ko Ni, le conseiller juridique d’Aung San Suu Kyi a été exécuté en plein jour à l’aéroport de Rangoon. Il était musulman et travaillait sur une ambitieuse réforme de la constitution. « Si un homme qui est dans la lumière comme lui l’était peut se faire tuer, vous imaginez bien que c’est encore plus facile chez nos populations rurales de l’Ouest ».

L’extrême violence de la junte, ces survivants la connaissent dans leur chair. Elle a la forme de cicatrices de coups de couteaux sur le visage de Zaw Ning Oo, d’une marque ronde laissée par une balle tirée sur la joue de Moe.

Mais les mots bien souvent employés pour qualifier leurs oppresseurs désole Not Aung, qui parle six langues en plus d’un anglais fluide : « Les médias les appellent des militaires, mais ce sont des gangsters en réalité, souvent drogués. On dit qu’ils sont bouddhistes mais de ce que j’ai lu ou compris du bouddhisme, il ne faudrait pas même tuer une fourmi, et eux ils nous massacrent. On lit parfois que Aung San Suu Kyi était au pouvoir mais elle n’était pas présidente, elle n’était pas première ministre, elle était seulement conseillère spéciale de l’État ».

Évoquer la « dame de Rangoon » avec ces exilés de l’État de Rakhine suscite un certain malaise. Dans le camp de réfugiés de Cox Bazar au Bangladesh, la nouvelle de son arrestation a pu susciter un climat de fête notait l’AFP, mais dans cette banlieue de Kuala Lumpur, une semaine plus tard, cette communauté Rohingyas n’a pas envie de se réjouir de quoi que ce soit. « On la respectait comme une mère, rappelle Not Aung, c’était notre leader de facto, donc tous les Rohingyas se sont posés les mêmes questions 'où étais-tu quand on avait besoin de toi ? Pourquoi nous as-tu renié ?' Mais moi j’essaie d’être un bon musulman, et après avoir longuement réfléchi, été en colère, je me dis qu’il ne faut pas penser comme ça. Car sinon on fait quoi ? On bloque toute tentative de processus démocratique car Aung San Suu Kyi n’a pas protégé les Rohingyas ? De tout façon, nous n’avons plus rien, plus aucun espoir, donc si certains peuvent être sauvés ou changer les choses, même si ce n’est pas nous, très bien, on prie pour eux, qu’ils soient bouddhistes, chrétiens ou musulmans, et ceux qui pratiquent la désobéissance civile aujourd’hui sont des héros. Mais nous, on n’a plus rien à perdre ou à gagner, on finit lentement de vivre avant de disparaître. Vous nous regardez et vous pensez que nos corps sont en vie mais ça fait longtemps qu’on est mort à l’intérieur ».

Exilé en Malaisie depuis plusieurs décennies, Not Aung constate que ce ne sont pas seulement les hommes et les femmes rohingyas qui meurent en chemin vers l’exil ou dans leur pays. Il a beau passer toutes ses journées à aider sa communauté exilée, qui le considère comme un de ses leaders, il note cependant que sa région natale devient de plus en plus lointaine avec les années : « Je ne sais plus cuisiner les plats traditionnels rohingyas, je ne m’habille plus comme un Rohingya. Regardez j’ai une chemise batik. Même la langue rohingya, j’ai de plus en plus de mal à comprendre ceux qui sont restés au pays, je dois leur demander de parler lentement. Mes frères et sœurs qui sont plus jeunes, ne la parlent plus, car quand ils sont arrivés en Malaisie, ils se sont mis à parler malais et anglais seulement. Donc je me dis que dans dix ans peut-être les Rohingyas auront vraiment tout perdu, leur pays, leur langue, leur culture ».

*pour des raisons de sécurité, les noms et prénoms ont été modifiés et des prénoms non Musulmans ont été choisis par les personnes interviewées, car les réfugiés rohingyas portent beaucoup les mêmes prénoms.