Coucher avec Cléopâtre… et mourir

<span class="caption">Sophia Loren en Cléopâtre dans « Deux nuits avec Cléopâtre », 1953. </span> <span class="attribution"><a class="link " href="https://ivannature.blogspot.com/2012/03/lay-down_16.html" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:ivannature">ivannature</a></span>
Sophia Loren en Cléopâtre dans « Deux nuits avec Cléopâtre », 1953. ivannature

Cléopâtre « était si belle que beaucoup d’hommes achetèrent de leur vie la faveur de passer une nuit avec elle (« Tantae pulchritudinis, ut multi noctem illius morte emerint »), peut-on lire sous la plume de l’auteur anonyme du De viris illustribus (Au sujet des hommes illustres 86, 2), un ouvrage latin du IVe s. apr. J.-C. qui fut parfois attribué à Aurelius Victor.

Ainsi, la célèbre reine d’Égypte (69-30 av. J.-C.) ne se serait pas contentée de coucher avec ses admirateurs, elle les aurait aussi faits tuer, à la manière d’une araignée ou d’une mante religieuse pratiquant le cannibalisme sexuel.

La putain charismatique

Ce court passage inspira Alexandre Pouchkine dans ses Nuits égyptiennes (1835). Dans cette œuvre, un poète italien installé en Russie est chargé, lors d’une élégante soirée, d’improviser un poème sur le thème : « Cléopâtre et ses amants ». Il imagine une putain charismatique qui tout en se prostituant n’en reste pas moins dans une position radicalement supérieure à ses clients qu’elle anéantit après leur avoir procuré des plaisirs divins.

À son tour, Théophile Gautier reprit ce thème dans sa nouvelle intitulée Une nuit de Cléopâtre (1838). La reine, qui fait commerce d’elle-même, y offre à un jeune Égyptien, nommé Meïamoun la félicité suprême mais éphémère de passer une nuit dans ses bras. Il pourra jouir pleinement du corps de la souveraine, assouvir ses rêves les plus intimes, mais à une seule condition : en payer ensuite le prix extrême. Le lendemain matin, il recevra une coupe de poison qu’il devra avaler. Sa mort sera le salaire de Cléopâtre pour cette coucherie orgiaque.

Au moment où Meïamoun avale le puissant poison qu’elle lui fait apporter, la sublime Cléopâtre, un peu émue, baisse la tête et verse « une larme brûlante, la seule qu’elle ait versée de sa vie ». Sans doute n’a-t-elle pas été totalement indifférente à la fougue du jeune Meïamoun. La prostituée aurait-elle tiré du plaisir des extases de son client ? Mais elle sort vite de ce regret passager. Lorsque retentit le signal de l’arrivée de Marc Antoine, le chef romain avec lequel elle vit maritalement, elle retrouve aussitôt sa parfaite insensibilité.

Deux nuits avec Sophia Loren

Dans Due notti con Cleopatra (Deux nuits avec Cléopâtre, 1953), film comique de Mario Mattoli, dont le titre constitue une référence ironique à la nouvelle de Théophile Gautier, Sophia Loren, pulpeuse incarnation de Cléopâtre, prend pour amants ses gardes du corps. Au petit matin, elle les fait systématiquement exécuter, leur première nuit d’amour devant aussi être la dernière. Par ce procédé cruel, la reine peut se vanter de n’avoir aucun amant, du moins en vie !

Un des hommes de la reine, nommé Cesarino, interprété par Alberto Sordi, passe une nuit avec Nisca, sosie de la reine et servante (également jouée par Sophia Loren), qu’il prend pour Cléopâtre. N’ayant pas fait l’amour avec la véritable souveraine, il n’est pas mis à mort. C’est seulement dans un second temps que Cesarino couche avec l’authentique Cléopâtre. Mais il échappe à la peine capitale. Après avoir réussi à enivrer la reine, il prend la fuite avec Nisca. Tout est bien qui finit bien. Le film offrant une parodie du thème de la femme fatale, cher aux auteurs du XIXe siècle.

Récemment, la figure de Cléopâtre a également fait son entrée dans l’univers des jeux vidéo. Les concepteurs d’Assassin’s Creed Origins, sorti en octobre 2017, ont choisi comme point de départ la guerre civile qui opposa la reine à son jeune frère Ptolémée XIII, en 49-47 av. J.-C. Le jeu fut suivi, en 2018, d’un Discovery Tour, à but autant ludique que pédagogique, qui propose une promenade culturelle à Alexandrie, dans la vallée du Nil et en Cyrénaïque.

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On note cependant la présence d’éléments tirés non de l’histoire de Cléopâtre, mais du mythe de la femme fatale. Ainsi, dans une cinématique, la reine se dit prête à passer la nuit avec tout homme qui accepterait de se faire exécuter le lendemain matin (« I will sleep with anyone ! As long as they agree to be executed in the morning »).

C’est donc une référence à Pouchkine, à Gautier et à Sophia Loren en Cléopâtre ! Preuve que les fantasmes collent à la peau de la reine d’Égypte de manière presque indélébile.

Mort et orgasme de Cléopâtre

Dans la figure fantasmée de Cléopâtre se mêlent plaisir et cruauté, amour et mort. Si la reine élimine ses amants, elle finit aussi par se tuer elle-même. Son suicide connut un extraordinaire succès dans l’art de la fin du Moyen Age à nos jours.

La représentation de la mort de Cléopâtre est fortement érotisée, comme le montre une enluminure d’un manuscrit de Boccace (1313-1375), aujourd’hui à la British Library, à Londres. L’artiste a peint Cléopâtre en train de se faire mordre les tétons par deux serpents. C’est la première fois, autant qu’on puisse le savoir, que la morsure est ainsi déplacée au niveau des seins, alors que Plutarque écrit pourtant que la reine a été mordue au bras. Le but de l’artiste était de rendre ce suicide encore plus érotique.

<span class="caption">Cléopâtre se donnant la mort. Tableau de Claude Vignon, XVIIᵉ siècle, Musée des Beaux-Arts, Rennes.</span>
Cléopâtre se donnant la mort. Tableau de Claude Vignon, XVIIᵉ siècle, Musée des Beaux-Arts, Rennes.

Le serpent devient, par la même occasion, un symbole phallique entrant en contact avec la poitrine dénudée de la reine. On retrouve ce thème dans la peinture occidentale du XVIe jusqu’à la fin du XIXe siècle. La mort de Cléopâtre se confond avec un orgasme chez Guido Reni, Guido Cagnacci, Claude Vignon, Hans Makart, Reginald Arthur et bien d’autres encore. La reine paraît s’abandonner à l’ultime jouissance que lui procure le ou les reptiles phalliques qui lui dévorent les seins. Le venin mortel remplaçant le sperme, c’est un érotisme ambigu et sadique qui se dégage de ces œuvres.

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Dans son drame Antoine et Cléopâtre (1607), Shakespeare fait référence à la peinture de son époque : lorsque le paysan apporte à la reine le reptile, instrument de son suicide, il lance ironiquement : « Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec le serpent » (« I wish you all joy of the worm »).

Érotisme nécrophile

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, certains peintres préfèrent des compositions d’apparence moins troublée, mais tout aussi cruelles : ils montrent non l’instant très tendu qui précède la mort, mais la minute qui suit le suicide parfaitement orchestré.

Il en résulte un érotisme nécrophile, comme sur le célèbre tableau de Jean-André Rixens, en 1874. On y voit le corps nu de la reine morte, très belle selon les canons de l’époque. Mais sa peau inerte est déjà d’une blancheur toute cadavérique qui contraste avec sa chevelure d’un noir intense. Dans un style orientaliste, alors en vogue en Europe, la reine prend la pose d’une odalisque défunte. Son cadavre érotique excite le désir du spectateur et voyeur, tout en le plongeant dans un monde lointain et fantasmé.

Cleopatra Varela

À l’extrême fin du XXe siècle, l’intérêt du grand public pour la figure de Cléopâtre fut relancé par un téléfilm en deux parties, réalisé par Franc Roddam, qui connut un large succès. Le rôle de la reine, toujours impeccablement fardée et vêtue de tenues égyptiennes dorées, assura à Leonor Varela une renommée internationale.

L’actrice offre une transposition filmique des Cléopâtre littéraires et picturales. Elle incarne une reine courageuse qui met fin à ses jours, au terme d’un face-à-face avec le serpent fatal, offrant une ultime scène d’érotisme aussi éclatant que trouble. Comme le paysan de Shakespeare, le spectateur se prend à souhaiter à Cléopâtre « beaucoup de plaisir avec le serpent » !

Christian-Georges Schwentzel est l’auteur de « Cléopâtre, la déesse-reine », aux éditions Payot.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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