Les cosmétiques faits maison sont-ils dangereux?

Céline Hussonnois-Alaya
·4 min de lecture
Photo d'illustration de flacons pour cosmétiques - ALAIN JOCARD © 2019 AFP
Photo d'illustration de flacons pour cosmétiques - ALAIN JOCARD © 2019 AFP

Dentifrice, crème solaire, shampoing, démêlant pour cheveux, déodorant, gommage, masque... La mode est aux cosmétiques faits maison. Les recettes pullulent sur internet. Les coffrets pour démarrer, articles et livres qui y sont consacrés sont légion. Argument souvent mis en avant: les produits seraient plus sains et plus sûrs.

Irritations et allergies

Isabelle Rousseaux, dermatologue et membre du Syndicat des dermatologues, confirme cette tendance. "Beaucoup de patients m'en parlent et me demandent mon avis, assure-t-elle à BFMTV.com. Mais je pense aussi que d'autres le font sans forcément m'en faire part. Et quand on rate une mayonnaise, en général, on ne s'en vante pas."

Car cette médecin se dit méfiante vis-à-vis de ces produits. Elle cite les problèmes d'irritations et d'allergies qui y sont parfois associés. Et pour Isabelle Rousseaux, c'est aussi bien la fabrication que la conservation qui sont sources de difficultés.

"Il faut utiliser des gants, désinfecter les outils lors de la préparation. Avec le risque de contamination dans une cuisine, ce n'est pas idéal. Ensuite, ces crèmes doivent se converser au réfrigérateur. Et bien souvent, elles ne tiennent pas longtemps. S'il y a de tels protocoles de sécurité pour les industriels, ce n'est pour rien. Dans l'absolu, je n'ai rien contre ces produits faits maison. Mais c'est un métier. Ne s'improviste pas chimiste qui veut."

"N'importe quoi" dans les recettes

Quelques illustrations. Pour un shampoing: une cuillère à soupe de cacao dégraissé, une seconde de poudre d'Arrow-Root et une troisième d'argile blanche suffiraient. Et pour un dentifrice, il est recommandé de mélanger huile de coco, charbon végétal, bicarbonate de soude, argile blanche ainsi que quelques gouttes d'huile essentielle de menthe poivrée ou de citron. Une hérésie, déplore Laurence Coiffard, professeure à la faculté de pharmacie de Nantes.

"Le charbon est un produit toxique. C'est tout à fait révélateur du fait que les personnes qui mettent en ligne ces recettes n'ont pas les connaissances requises, dénonce-t-elle pour BFMTV.com. Ce ne sont ni des médecins, ni des pharmaciens. Elles mettent n'importe quoi."

La scientifique cite encore un autre exemple: la présence d'agrumes dans ce qui est présenté comme des crèmes solaires. "Or, au lieu de protéger, ça fait l'effet d'un super coup de soleil."

Des crèmes solaires sans protection

Une équipe de chercheuses françaises, dont Laurence Coiffard fait partie, a justement publié début février une étude sur les crèmes solaires faites maison. Les scientifiques ont ainsi sélectionné une quinzaine de recettes trouvées sur internet qu'elles ont scrupuleusement réalisées dans les consignes, proportions et ordres indiquées. Elles ont ensuite analysé le résultat.

Leurs conclusions sont édifiantes. Sur les quinze crèmes, trois ne contiennent aucune protection solaire. Et pour les douze autres, elles sont inférieures à un SPF (pour "sun protector factor", soit facteur de protection solaire) de niveau 6, l'indice minimum de protection solaire.

"Dans certaines crèmes, il n'y a même pas d'oxyde de zinc, qui est un filtre médiocre mais minimum pour une crème solaire. Dans d'autres, il n'y a aucun filtre UV. C'est zéro."

Un produit plus sûr? "C'est tout le contraire"

Dans une autre étude à paraître prochainement, la même équipe a étudié la composition de 84 recettes de dentifrice faits maison. Plusieurs problèmes se sont présentés: l'absence systématique de fluor, dont la présence est pourtant essentielle dans un dentifrice, ainsi que des composants douteux.

"Certaines formules contiennent de grosses quantités de carbonate de calcium. Or, c'est extrêmement abrasif. D'autres ajoutent du jus de criton. Là aussi, c'est nocif pour l'émail. On n'atteint pas du tout l'objectif d'un produit qui serait plus sûr et dont on maîtriserait la fabrication. C'est même tout le contraire."

Plus globalement, la chercheuse dénonce dans la pratique du fait maison l'imprécision des mesures - entre la cuillère à café et la cuillère à soupe - et l'absence total de contrôle, en amont comme en aval. "Les industriels vérifient la qualité des matières premières, testent les produits finis. Il y a une traçabilité. Chez soi, dans sa cuisine, c'est impossible."

Comment s'assurer ainsi que l'argile utilisée soit exempte de métaux lourds? Ou que la poudre de curcuma, présente dans un certain nombre de recettes, ne contienne par de plomb, problème récurrent? Face à ces risques avérés, la chercheuse, qui étudie actuellement les cosmétiques faits maison à base d'huile essentielle, recommande de s'abstenir.

"Sans les compétences pour faire le tri entre les recettes acceptables et celles qui ne le sont pas, il vaut mieux privilégier la sécurité. C'est une question de santé publique."

Article original publié sur BFMTV.com