Corruption: le football algérien désormais devant la justice

Après une plainte contre X déposée par le ministre de la Jeunesse et des Sports Sid Ali Khaldi, les protagonistes de l’affaire d’une rencontre truquée révélée par l'enregistrement sonore d’une conversation téléphonique ont été présentés dimanche 7 juin devant un juge d’instruction et écroués. Depuis très longtemps, le football algérien est gangréné par la corruption.

Fahd Halfaia, directeur général de l'ES Sétif et un agent de joueurs, Nassim Saâdaoui, ont été écroués après avoir été inculpés par un juge d'instruction d'un tribunal d'Alger. Les deux hommes ont été entendus dans le cadre d'une enquête sur une affaire de matches truqués qui secoue le monde du football algérien depuis la mi-mai, après la divulgation d'une conversation téléphonique entre les deux hommes.

M. Saâdaoui a été inculpé « d'atteinte à la liberté d'autrui, diffamation, et enregistrement d'appel téléphonique sans consentement », alors que le patron de l'ES Sétif est poursuivi pour « marchandage de matches ». D’autres personnes ont été convoquées dans cette affaire. Le président de l'US Biskra, Fares Benaissa, est placé sous contrôle judiciaire.

Une affaire classique dans le foot algérien

L’affaire a éclaté après la diffusion sur les réseaux sociaux d'un enregistrement sonore impliquant les deux hommes et d'autres patrons de clubs de première division. Les deux protagonistes ont échangé sur une tentative d’arrangement de match.

Le directeur général de l'ES Sétif conteste l'authenticité de cet enregistrement alors que M. Saâdaoui s'est défendu devant la justice en affirmant « ignorer qu'il était d'interdit d'enregistrer des conversations téléphoniques ».  « Mon but était de me protéger et prouver mon innocence dans ce marchandage de matches », a-t-il plaidé, selon l'Agence de presse algérienne.

« C’est une affaire classique dans le foot algérien. Cela fait 20 ans que l’on en parle. Rarement les affaires sont allées en justice. La plupart du temps elles ont été étouffées. Mais peut-être que le contexte a changé avec le nouveau gouvernement », explique le journaliste Mehdi Dahak de DZfoot à RFI. Le ministre de la Jeunesse et des Sports avait réagi à l’enregistrement sonore en indiquant vouloir « combattre la corruption dans le domaine du sport et moraliser la vie sportive qui constitue une partie importante dans l’engagement du gouvernement à moraliser l’environnement en général ».

Une corruption qui « ronge » le football algérien de l'intérieur

La corruption qui sévit dans le football algérien ne date pas d’hier. Le 12 mai 2018, lors d'un match entre le DRB Tadjenanet et l'ES Sétif, un opérateur de jeux avait signalé « de nombreux paris atypiques passés sur un score exact avec des mises importantes par rapport aux mises habituelles », selon la justice française. Ces « paris atypiques » avaient aussi été repérés par le système de surveillance de l'Autorité de régulation des jeux en lignes (Arjel). La rencontre s'était soldée par un victoire 3-2 du DRB Tadjenanet contre l'ES Sétif. Sur les cinq buts, trois avaient été inscrits sur penalty.

Toujours en 2018, la BBC avait diffusé une enquête avec des témoins anonymes décrivant la corruption qui « ronge » le football algérien de l'intérieur. « Il est facile pour tout le monde de truquer des matches et d'en manipuler les résultats. Il suffit seulement de comprendre le processus de truquage des matches », avait confié un individu habitué à de telles pratiques aux journalistes du service arabe de la BBC. Un arbitre expliquait : « J'ai essayé d'éviter ça pendant des années, mais ma carrière ne me menait nulle part. Maintenant, être ouvert à la corruption, ça me semble être juste une extension dans mon rôle d'arbitre. Je n'obtiens pas autant si je ne fais pas avec, et honnêtement, je dois bien soutenir ma famille avec mon seul salaire... »  

Une « liste des tarifs » à pratiquer pour la corruption !

Selon des informations collectées par la BBC, la corruption de joueurs et d'officiels est si courante dans le football algérien qu'il existe même une « liste des tarifs » quasi officielle. France Football s’était aussi penché sur la corruption en Algérie, révélant certains chiffres accablants. Le magazine français dévoilait les tarifs utilisés pour les matchees de Ligue 1 et de Ligue 2 : « En Ligue 1 : Victoire à l’extérieur: 58 500 €. Match nul à l’extérieur: 14 500 €. Penalty accordé à l’extérieur: de 7000 à 14 000 €. »

« Le nettoyage du football est l'une des priorités de la direction actuelle », avait répondu à la BBC le président de la FAF, Kheireddine Zetchi, ancien président du club Paradou Athletic Club, qui est arrivé à la tête du foot algérien en 2017. « Je réitère l’engagement et la volonté de l’instance fédérale à mettre tous les moyens pour lutter contre toutes les formes de corruption, un fléau qui affecte, malheureusement, le football national », indique-t-il aujourd'hui dans une vidéo sur le site internet de la fédération.

Le Championnat algérien a été suspendu en mars en raison de la pandémie de Covid-19. Fin mai, la FAF s'est déclarée favorable à une reprise du Championnat, qui demeure tributaire d'un feu vert du gouvernement.