Coronavirus: le traçage numérique provoque un vif débat en France

En France, le secrétaire d’Etat au numérique dévoile le projet baptisé StopCovid, une application pour smartphone dont le but serait de « limiter la diffusion du Covid-19 » lors du déconfinement. Ce recours aux technologies numériques dans la lutte contre le coronavirus provoque un vif débat dans la classe politique, où les positions dépassent les clivages traditionnels.

Ce serait l’un des outils pour permettre le déconfinement. Alors que depuis plusieurs jours le gouvernement ne ferme plus la porte à un recours au traçage numérique des citoyens pour éviter une nouvelle diffusion du Covid-19, le secrétaire d’Etat au numérique Cédric O dévoile son projet dans le journal Le Monde : il s’agit de créer une application pour smartphone afin de permettre d’« identifier les chaînes de transmission » du virus.

Le principe ?  « Prévenir les personnes qui ont été en contact avec un malade testé positif pour qu’elles se fassent tester elles-mêmes », détaille Cédric O. L’application ne fonctionnerait pas par GPS mais par Bluetooth, elle serait téléchargée volontairement. Le gouvernement promet qu’il n’y aurait pas de traçage des déplacements et que « les données seraient anonymes et effacées au bout d’une période donnée ». « Il faut se garder du fantasme d’une application liberticide », insiste le secrétaire d’Etat au numérique.

« Une fausse bonne idée »

La parole-parole du gouvernement se veut elle aussi prudente. « Le gouvernement ne fait que travailler et n’a pas adopté de position » concernant le déploiement de cette application, qui serait « un outil parmi d’autres », aux côtés notamment du testage de la population et la généralisation des masques. Sibeth Ndiaye marche sur des œufs alors que le recours à cette technologie numérique suscite de nombreuses inquiétudes et interrogations. Les prises de position se multiplient pour mettre en garde contre des atteintes possibles aux libertés publiques.

« C’est une fausse bonne idée, estime ainsi le chef de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon. [Le traçage] ne sert à rien si tout le monde n’est pas testé, si tout le monde n’a pas de téléphone portable ou si on vit dans une zone qui n’est pas couverte [par le réseau]. Or, rien de tout cela n’est possible aujourd’hui. Par contre, en termes de libertés individuelles et de secret médical, c’est la catastrophe pure et simple ! » A l’image de Jean-Luc Mélenchon, plusieurs personnalités politiques citent aussi le cas de Singapour – où le gouvernement a mis en place une politique de traçage, avant de se résoudre au confinement – comme la preuve de l’inefficacité du « tracking ».

« Une voie sans retour »

Ces réticences s’expriment jusque dans l’entourage du président Emmanuel Macron et de la majorité. « Il est faux de penser que Big Brother peut nous sauver », met en garde le député européen du groupe centriste Renew Europe Stéphane Séjourné dans Le Parisien. « Le traçage numérique, ajoute-t-il, ne peut-être qu’un élément d’une palette plus globale, pas la solution miracle ».

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Plus virulent encore, le député La République en Marche de la Vienne Sacha Houlié se dit « profondément hostile » à la réflexion en cours. Pas convaincu par les garanties mises en avant par le secrétaire d’Etat Cédric O, il appelle le gouvernement à ne pas donner suite à ce projet : « J’y suis profondément hostile. Ce serait une voie sans retour. Si on s’engageait dans ce suivi géolocalisé, quoiqu’on nous en dise, il n’y aurait pas de chemin inverse en temps dit normal ».

« Pas un scandale » pour Yannick Jadot

« L’histoire montre que quand l’Etat met en place des mesures d’exceptions, il ne les retirent jamais totalement une fois que l’exception est terminée », abonde l’écologiste Yannick Jadot. Mais le député européen, lui, ne ferme pas la porte au traçage technologique : « Qu’on utilise le numérique comme l’un des outils pour combattre la pandémie ne me parait pas un scandale », juge-t-il, appelant à  la mise en place de garde-fous pour ne pas voir advenir un « système de surveillance de masse ».

Le chef de file des députés Les Républicains à l’Assemblée nationale Damien Abad est lui aussi d'accord sur le principe. « Si une application devait voir le jour, elle ne doit se faire qu’après la généralisation des tests et l’usage des masques. Et elle ne doit avoir pour unique objectif que de retrouver une autre liberté, celle d’aller et de venir », estime-t-il. Un avis que ne partagent pas tous les députés de droite. Une « position convergente » est donc en cours d’élaboration.

Si d’aventure l’application StopCovid était déployée, les élus de tous bords appellent à ce que le projet du gouvernement soit auparavant discuté au Parlement. « Il est important ces mesures ne soient pas prises en catimini », juge Damien Abad. « C’est le Parlement qui est le garant des libertés fondamentales », rappelle Sacha Houlié.