Coronavirus: pourquoi les partisans de la chloroquine ne désarment pas malgré les doutes

Une affiche affirmant "Je suis Raoult", du nom du professeur et ardent promoteur de la chloroquine, à la fenêtre d'un appartement parisien, le 23 avril 2020. (Photo: AFP)

SCIENCE - C’est un énième rebondissement dans un feuilleton déjà très long, mais il est très symbolique. Ce lundi 25 mai, l’OMS a suspendu l’utilisation de l’hydroxychloroquine dans son grand essai clinique Solidarity, visant à trouver un traitement efficace contre le coronavirus Sars-Cov2.

Dans la foulée, le Haut conseil de la santé publique a recommandé ce mardi 26 mai l’arrêt de la prescription en France de ce traitement contre la malaria, qui peut pour l’instant être prescrit à l’hôpital pour les cas graves de Covid-19. L’agence du médicament souhaite elle l’arrêt des essais cliniques en France, tandis que Discovery, un grand protocole européen, vient également de suspendre l’hydroxychloroquine.

Cet emballement est dû notamment à une vaste étude publiée vendredi 22 mai dans la très sérieuse revue scientifique The Lancet, qui concluait à une absence de bénéfices et même à un risque accru d’arythmie cardiaque et de décès en cas d’administration de ce médicament pour traiter le Covid-19. Trois précédentes études sur de petits groupes de personnes ont également remis en cause l’utilité de ce médicament face au coronavirus ces dernières semaines.

Pourtant, le professeur Didier Raoult, défenseur de la chloroquine depuis des mois, ne désarme pas. Il veut continuer à prescrire son traitement et estime que l’étude de The Lancet est “foireuse”. L’avis du Haut conseil de la santé publique? “C’est une opinion comme une autre, je m’en fiche un peu”, balaye-t-il au micro de LCI.

Il est défendu par une partie de la classe politique, notamment à l’extrême droite. L’utilisation du médicament est également maintenue au Brésil, son président controversé, Jair Bolsonaro, étant un fervent défenseur de l’hydroxychloroquine.

Pour comprendre, il faut se rappeler que le débat sur ce traitement n’est pas si aberrant que cela. C’est un procédé plutôt classique dans le monde scientifique, qui se retrouve aujourd’hui au centre du débat public et, évidemment, largement politisé.

Débat classique

Si l’on met de côté le gigantesque battage médiatique qui a lieu depuis trois mois, tout cela fait sens. Comme nous le rappelions fin mars, c’est un procédé assez classique doublé d’un débat éthique qui a divisé les scientifiques sur la question de la chloroquine dans un premier temps. Quand une nouvelle maladie apparaît, le plus rapide est de tenter d’utiliser des traitements existants, adaptés à des virus similaires. La chloroquine fut l’une des dizaines de pistes étudiées. 

Certaines données très préliminaires, dont la première étude du professeur Raoult, indiquaient que le bien connu médicament anti-malaria était efficace contre le coronavirus. Dans ce genre de cas, la méthode scientifique en cours depuis des décennies veut que l’on vérifie son efficacité dans des études plus poussées. Car des études préliminaires peuvent être pleines de biais: l’effet placebo, le fait d’avoir sélectionné des patients avec une forme plus ou moins grave, etc.

Le mètre étalon étant l’essai clinique à double aveugle randomisé. S’il n’est pas parfait, il permet souvent de s’assurer d’un rapport de cause à effet, de vérifier qu’un médicament, utilisé dans des conditions données, a bien l’effet escompté. Mais faut-il attendre d’avoir des certitudes au risque de laisser mourir des patients, ou soigner comme on peut, tout en laissant les essais se faire? C’était à cela que se résumait réellement le débat, fin mars, autour de l’hydroxychloroquine.

La science en action

Depuis, les choses ont avancé. Avant que ces essais cliniques soient finalisés, d’autres études, comme celle du Lancet, ont mis en lumière ces dernières semaines une possible absence d’efficacité de l’hydroxychloroquine. Voire un réel danger. Pour autant, ces preuves ne sont elles-mêmes pas exempts de défauts. C’est d’ailleurs ce qu’a souligné à raison le professeur Raoult (se gardant bien d’accepter les critiques faites à ses propres études, à la méthodologie très décriée). L’étude du Lancet a comparé des données provenant de centaines d’hôpitaux, avec des protocoles différents. Et les auteurs eux-mêmes estiment que la hausse de mortalité doit être prise avec beaucoup de pincettes.

C’est pour cela que l’OMS a décidé non pas d’abandonner la chloroquine, mais de faire une “pause” le temps d’étudier toute la littérature scientifique publiée sur le sujet et d’analyser les premières données préliminaires de l’essai clinique Solidarity. Tout cela est relativement courant. Mais d’habitude, ces controverses ne sont pas autant médiatisées, c’est plutôt du consensus dont il est fait écho. En temps normal, on parle très rarement dans les médias et les débats politiques d’un possible traitement à une maladie avant que les essais cliniques soient finalisés.

Et il existe souvent dans la science des controverses, avec des chercheurs campés sur leurs positions (parfois plus ou moins raisonnables), qui finissent par être infirmées ou confirmées par l’accumulation de preuves scientifiques.

Récupération politique

Mais le débat étant sorti du cadre scientifique, il appartient à tout un chacun de se positionner depuis des mois. Certains, comme François Bayrou, penchent plutôt sur le débat éthique (il souhaite laisser les médecins prescrire en conscience, en attente de preuves plus claires). D’autres, comme le porte-parole du Rassemblement national Sébastien Chenu ou le président de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, agitent la théorie du complot.

Les deux personnalités d’extrême droite estiment que les études trouvant que l’hydroxychloroquine n’est pas efficace, voire dangereuse, sont orientées. Soit pour “flinguer” Didier Raoult, soit pour dénoncer l’influence des grands laboratoires pharmaceutiques. “Si le traitement du professeur Raoult était à 100 euros la boîte et pas à 3 euros la boîte, je peux vous dire qu’il n’y aurait pas les mêmes études”, a déclaré sur CNews l’ancien allié de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle en 2017.

Des propos qui font écho aux discours que l’on peut voir sur les réseaux sociaux affirmant que cette mise à mort de la chloroquine tombe au bon moment, alors qu’un premier essai clinique juge favorablement le Remdesivir, un traitement antiviral testé contre la Covid-19. Celui-ci, bien plus cher que la chloroquine, appartient au géant américain Gilead.

Traitement multiple

S’il faut effectivement interroger les liens entre laboratoires privés et recherche publique, pas besoin d’y voir un complot. L’étude favorable au Remdesivir a, elle aussi, des limites importantes, rappelées par Statnews. Et les auteurs eux-mêmes admettent qu’“au vu de la mortalité importante malgré l’utilisation du remdesivir, il est clair qu’un traitement avec un médicament antiviral seul ne sera probablement pas suffisant”.

Un résultat très courant, qui pourrait bien s’appliquer également à la chloroquine si, contre toute attente, elle s’avère sûre et relativement efficace: un médicament préexistant a peu de chance de répondre seul à une maladie émergente. “Il est probable que l’on ne trouve pas le traitement miracle directement, mais en combinant plusieurs composés”, expliquait fin mars au HuffPost Étienne Decroly, chercheur CNRS au laboratoire Architecture et fonction des macromolécules biologiques. C’est en combinant un traitement contre le cancer préexistant à d’autres composés que nous avons inventé la trithérapie qui a réussi à combattre efficacement le virus du Sida.

Le plus important, sur le long terme, est donc de laisser les essais se dérouler de la meilleure manière qui soit. Or, la médiatisation de la chloroquine a surtout participé au retard des essais cliniques. Comme le rapportait fin avril Nature, les auteurs de nombreux essais expliquaient avoir du mal à recruter des patients acceptant de ne pas prendre de la chloroquine, mais un placebo ou un autre traitement prometteur. Et dans l’autre sens, rapporte le New York Times, des chercheurs ont vu une baisse du nombre de patients volontaires dans leurs essais sur l’hydroxychloroquine après la publication d’études mettant en garde contre un possible danger.

À voir également sur Le HuffPostDidier Raoult continuera à utiliser de l’hydroxychloroquine, malgré les réticences du ministère de la Santé

LIRE AUSSI:

Si vous prenez de l'hydroxychloroquine en traitement préventif comme Trump, voici ce que vous risquez

Coronavirus: et la science domina le débat public, pour le meilleur et pour le pire

Love HuffPost? Become a founding member of HuffPost Plus today.

This article originally appeared on HuffPost.