Coronavirus: dans le monde entier, le crime organisé profite de la crise sanitaire

Nouvelles routes de la drogue, présence accrue dans le secteur médical, cybercriminalité, contrôle de territoire... Depuis plusieurs mois, les mafias et autres réseaux du crime organisé tirent profit de la crise sanitaire due au coronavirus.

La fermeture des frontières, les mesures de confinement et l’arrêt des échanges internationaux a mis un coup de frein à l’économie mondiale. Dépendant de cette dernière pour camoufler leurs activités, les réseaux du crime organisé se sont vus également impactés par la crise du Covid-19. Ainsi, de nombreux pays ont signalé des pénuries de certaines drogues, une augmentation des prix et un recours à des produits de moins bonne qualité.

« La plupart des trafics notamment en ce qui concerne celui de la drogue ont continué. On a vu apparaitre aussi de nouveaux trafics », explique Clotilde Champeyrache, économiste au CNAM (Conservatoire national des arts et métiers) et criminologue qui a publié plusieurs ouvrages sur les organisations mafieuses. En Afrique, « le trafic de drogue et le braconnage ont beaucoup baissé », explique à RFI Martin Ewi, le coordinateur technique du Projet ENACT (Renforcer les capacités de réponses de l’Afrique face au crime organisé transnational) à l’Institut d’études de sécurité (ISS) basé à Pretoria, en Afrique du Sud.

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Concernant les nouveaux trafics, une hausse de la cybercriminalité a été observée dans de nombreux pays tout comme la revente de médicaments ou de masques. Entre le 3 et le 10 mars 2020, plus de 34 000 masques chirurgicaux ont été saisis par Europol. « Le domaine de la santé fait partie des domaines où l’on a constaté l’une des plus fortes augmentations du trafic. Les groupes qui étaient impliqués dans le trafic de drogue, maintenant qu’il est devenu plus difficile, sont dans le domaine de la santé », détaille le membre du Projet ENACT. En Afrique du Sud, l’interdiction de la vente d’alcool avait également donné lieu à l’émergence d’un commerce illégal.

Selon un rapport de la GITOC (Global initiative against transnational organized crime), les pays d’Asie centrale ont bien connu une baisse des saisies de drogue. D’autres pays, comme le Niger, ont signalé un arrêt du trafic alors qu’au Nigeria il se poursuit, « avec une augmentation de l’utilisation des services postaux ». 

En Europe, l’Italie note également une baisse des saisies, mais l’inverse a été constaté en Espagne. « En mars et avril, 14 tonnes de cocaïne ont été saisies en Espagne. Un chiffre six fois plus élevé que la même période de l'année précédente », selon Manuel Montesinos, directeur adjoint de la surveillance douanière à l'Agence espagnole des impôts. Renforçant ainsi l’hypothèse que les mafias italiennes – dont la majeure partie du trafic de cocaïne en Europe est controlé par la mafia calabraise - favorisent dorénavant l’Espagne comme porte d’entrée de la cocaïne vers l’Europe. En France, le trafic de drogue aurait chûté de « 30% à 40% », selon le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner.

Le crime organisé profite également des nouveaux transports de marchandise pour acheminer la drogue sur les marchés. Par exemple, le 14 avril dernier, 14 kilos, soit l’équivalent de plus d’un million d’euros de cocaïne, ont été saisis en France dans un camion transportant des masques de protection à destination du Royaume-Uni. Lors d'une autre opération, une arnaque concernant plusieurs millions de masques a également été démantelée par plusieurs pays européens. 

Dans « les pays des Balkans et au Moyen-Orient », l’impact sur le trafic a été moins fort. L’Égypte fait part de saisies « moyennes » à l’inverse de l’Iran qui rapporte « d’importantes saisies de drogue signifiant qu’un trafic de drogue à grande échelle est toujours en cours ».

« Dès qu’il y a une crise, les grandes criminalités organisées sont les premières à en profiter »

Tirant leçon des crises passées, « la majorité des organisations et marchés de drogues illicites touchés ont adapté et évolué leurs modèles commerciaux afin de s'adapter aux nouveaux environnements d'exploitation », indique le GI-TOC. En témoigne la vente de drogues à domicile qui a largement augmenté face à l’impossibilité des clients de se déplacer en période de confinement ou les nouvelles routes empruntées par les cartels colombiens pour acheminer leur drogue aux États-Unis.

L’Histoire a déjà démontré la capacité d’adaptation des organisations criminelles. Le séisme de 1980 dans la région de Naples avait permis à la mafia napolitaine, la Camorra, d’investir grandement l’économie. La crise économique de 2008, en permettant aux mafias d’investir leurs liquidités dans le système bancaire, avait aussi été une aubaine pour le crime organisé qui souhaitait s’infiltrer dans l’économie légale. « Dès qu’il y a une crise, les grandes criminalités organisées sont les premières à en profiter. Donc oui, il va y avoir un phénomène qui va rendre l’économie encore plus grise », estime Clotilde Champeyrache. 

Dès le début de la pandémie, les organisations criminelles ont modifié leurs habitudes pour en tirer profit. « Tout ce qui est gestion de l’urgence, de l’urgence sanitaire a été détourné avec un contrôle du territoire encore plus marqué », remarque la criminologue. En distribuant des masques et des aides alimentaires ou en organisant le confinement, les réseaux criminels ont ainsi renforcé leur « contrôle du territoire ».

À Guadalajara, au Mexique, c’est Alejandrina Guzman elle même, la fille d’El Chapo, le narcotrafiquant mexicain récemment condamné par la justice américaine, qui a distribué de la nourriture et des masques à l’effigie de son père. En Italie, les mafias calabraises et siciliennes, la Cosa nostra et la Ndrangheta sont également venues en aide aux milliers de travailleurs informels du pays. Dans les favelas brésiliennes, certains trafiquants de drogue ont imposé le confinement à des familles, mettant en avant que les organisations du crime organisé étaient davantage capables de protéger la population que le président Bolsonaro.

À travers ces actions « sociales », le crime organisé « renforce sa légitimité » et son emprise sur ses territoires et peut avoir facilement « de la petite main d’œuvre qui sera là pour rendre des services au crime organisé plus tard », alerte Clotilde Champeyrache. « Les criminels font tout pour maintenir les relations avec la population », rajoute Martin Ewi en évoquant la situation dans certains quartiers « dominés par la criminalité » de Cape Town, la capitale de l’Afrique du Sud.

Des prêts arrangeants pour « s’emparer des entreprises »

Dans des conditions de crise économique provoquée par les mesures de confinement, il est extrêmement facile pour les mafias, pour qui les liquidités ont continué à affluer, de profiter de ces difficultés économiques. Les organisations criminelles « sont les premières à reprendre des activités en difficulté, à replacer cet argent et à s’enrichir en prêtant à des taux usuriers », explique l’économiste.

D’un autre côté, les autorités s’inquiètent que le but des mafias ne soit pas de s’enrichir, mais de rentrer au capital des entreprises. « Avoir un accès à l’économie légale est primordiale pour le crime organisé. Cela leur permet de brouiller les pistes sur la nature de l’argent, de le blanchir et de déclarer des revenus légaux », selon Clotilde Champeyrache.

Investir massivement dans des entreprises permet également au crime organisé de s’emparer des subventions de l’État. En situation d’urgence économique, les subventions sont attribuées par les gouvernements de manière rapide et massive avec des mesures de sécurité et de contrôle allégées. « Et cela aussi, les organisations criminelles savent en profiter », détaille la chercheuse.

Jeudi 28 mai 2020, la police italienne a arrêté 73 personnes impliquées dans un vaste réseau criminel dans le sud de l'Italie. Pour le compte de la Ndrangheta, ils sont accusés d'avoir détourné 110 millions d'euros de fonds publics et européens. « Ce réseau criminel avait pour objectif de prendre le contrôle du système de tous les marchés publics en Calabre », selon la police. En investissant dans des entreprises légales, la mafia calabraise avait pu remporter « au moins 22 marchés publics, dans une fraude systématique contre la région de Calabre et la Commission européenne ». Sept de ces marchés, entre 2007 et 2013, représentaient plus de 40 millions d'euros.

C’est notamment pour cette raison que les quatre pays dits « frugaux » (Pays-Bas, Autriche, Danemark et Suède) ont insisté le 23 mai sur la nécessité d’impliquer les procureurs européens et les responsables de la lutte contre la corruption dans le plan de relance européen.

« Identifier la capacité d’adaptation des organisations criminelles »

Dans certaines régions, « la mafia devient presque comme un bienfaiteur pour laquelle une certaine partie de la société est reconnaissante », s’inquiète Nicola Gratteri, le procureur de Catanzaro, la capitale de la région de Calabre, qui mène une guerre contre la mafia depuis plusieurs années.

Une reconnaissance qui pourrait pousser certains habitants à rejoindre le crime organisé ? C’est l’une des inquiétudes de l’Office des Nations unies contre les drogues et le crime. « L'augmentation du chômage, la baisse des revenus et la hausse des prix des cultures illicites risquent de rendre l'adhésion à un cartel de la drogue de plus en plus attrayante », indique l’agence onusienne dans un rapport sur les impacts du Covid-19 sur la criminalité organisée.

L’après-Covid-19 s’annonce donc d’ores et déjà chargé pour les autorités de lutte contre le crime organisé car la criminalité, profitant de la crise qui perdure, continue à s’infiltrer dans l’économie licite. « Le véritable problème, ce sera d’identifier la capacité d’adaptation des organisations criminelles. Et là, les forces de l’ordre vont être obligées de bien observer la nature des agents qui opèrent dans l’économie » à l’avenir, conclut Clotilde Champeyrache.