Coronavirus: l'impatience et la colère des éleveurs américains

Depuis plusieurs semaines, une vingtaine de grands abattoirs américains, devenus des foyers d’infection du coronavirus, ont été contraints de fermer provisoirement. Conséquence : des éleveurs ne parviennent plus à écouler leur production et sont contraints d’euthanasier leurs bêtes, dont le prix s’effondre de 40 %.

De notre envoyé spécial dans l’Oklahoma,

Dans son supermarché de Tonkawa, petite ville agricole du Midwest, jamais Lisa Blubaugh n’aurait imaginé un jour être confrontée à des pénuries alimentaires. C’était avant le coronavirus qui a fini par entraîner le rationnement de la vente de produits de base comme le pain, le lait ou la viande dans sa ville, qui en produit pourtant des milliers de tonnes par jour en temps normal. « Nous sommes le grenier à blé de l’Oklahoma, donc c’est plutôt ironique de manquer de pain ! »

Lisa Blubaugh est la femme d’un des plus importants éleveurs indépendants d'Oklahoma. Dans son ranch familial transmis de père en fils depuis cinq générations, Scott Blubaugh ouvre l’enclos de son champion : Chiever, 5 ans, 900 kg. Un magnifique taureau noir de race Angus. « Ça, c’est Chiever. On lui a collé le numero 1 sur l’oreille, parce que c’est le meilleur taureau ! »

Cet éleveur, président du syndicat des fermiers d’Oklahoma, est toujours aussi fier de ses bêtes mais ne décolère pas devant l’absurdité de la situation : à travers tous les États-Unis, supermarchés et restaurants manquent de viande alors que les agriculteurs comme lui désespèrent de ne plus pouvoir écouler leur production.

« Les gens n’en croient pas leurs yeux, s’emporte Scott Blubaugh. Ils n’arrivent pas à comprendre ce qu’il se passe. Parce que nous avons des tas de vaches, des tas de poulets, des tas de porcs, mais nous ne pouvons plus les transformer industriellement pour les vendre en supermarché ! Mon grand-père nous racontait des histoires comme ça dans les années 30, pendant la Grande Dépression, mais nous n’avions jamais connu une situation pareille. »

Une filière à l'arrêt

À cause du coronavirus qui touche les employés des principaux abattoirs américains, ceux-ci sont obligés de fermer. Or sans ces usines géantes, toute la chaîne de production alimentaire est brisée dans le pays.

« Aux États-Unis, quatre grands groupes agro-alimentaires contrôlent environ 85 % de l’abattage industriel et leurs employés tombent malades à cause du coronavirus, poursuit Scott Blubaugh. Du coup, actuellement, leurs usines ferment, ou alors elles tournent en sous-régime. C’est ça le problème parce qu’il suffit de deux ou trois jours de retard dans l’abattage pour que tout le système s’effondre. »

Et encore, Scott Blubaugh s’estime heureux car ses bovins peuvent pâturer dans les près. Mais les éleveurs de porcs et de volaille, eux, ne peuvent pas attendre. Leurs bêtes continuent de naître tous les jours et sont euthanasiées faute de place dans les fermes. Un désastre qui pousse déjà certains agriculteurs américains au bord du précipice. « J’ai reçu un appel la semaine dernière d’un fermier du sud de l’Oklahoma qui était en pleurs, désespéré, avec son revolver chargé. Nous avons finalement réussi à lui envoyer quelqu’un formé pour l’aider. Nous avons dû installer une ligne téléphonique anti-suicide avec quelqu’un prêt à répondre 24h sur 24. Quand je reçois ce genre d’appels, mon cœur s’arrête. »

Face à l’urgence, Scott Blubaugh multiplie ses interventions sur les grands médias américains pour appeler à une réforme profonde de l’industrie agro-alimentaire du pays. Depuis ses terres d’Oklahoma, il demande à Washington de casser les grands monopoles pour revenir à une production plus locale et indépendante. Il a même écrit à Donald Trump qui a débloqué des millions d’aides fin avril et tenté d’obliger, par décret, les abattoirs à rester ouverts malgré la pandémie. Insuffisant selon Scott Blubaugh : « Il faut des changements fondamentaux, casser les monopoles et les remplacer par des usines plus petites, plus locales car notre système alimentaire est en panne aux États-Unis ! »

Et cette crise inédite, qui succède à la longue et coûteuse guerre commerciale avec la Chine, est en train, selon l’éleveur, d’éroder la popularité de Donald Trump auprès des agriculteurs américains à six mois de la présidentielle.