Coronavirus: Chine, du déni à la pandémie

Tous les patients Covid-19 sont sortis des hôpitaux de Wuhan, a affirmé dimanche le porte-parole de la Commission nationale chinoise de la santé. Une annonce qui sonne la fin d'une âpre bataille remportée face à la maladie. La Chine est partie très en retard contre le coronavirus, mais le confinement général et la mobilisation des personnels soignants de tout le pays ont permis d'endiguer l'épidémie.

C'est un silence assourdissant qui envahit les ponts, remplit les avenues et finit par éteindre les conversations dans les cafés et les restaurants. Nous sommes à la veille de la fermeture de Wuhan, voilà déjà plusieurs jours que la capitale de la province du Hubei est plongée dans le coton. En ce 22 janvier 2020, l'angoisse se lit sous les masques et accélère le pas des passants. L'échoppe du marchand de thé a fermé, puis celle du vendeur d'électronique, et c'est maintenant la patinoire du quartier de Hankou qui n'a plus de clients. Depuis qu'une épidémie de peur s'est abattue sur la ville, les haut-parleurs des centres commerciaux s'égosillent dans le vide. Seuls les gares et aéroports de ce nœud routier, ferroviaire et aérien de la Chine centrale font encore le plein.

Les « sacrifiés » du Hubei

En cette veille des vacances du nouvel an lunaire, les dix millions d'habitants de cette mégalopole de la Chine centrale commencent seulement à prendre la menace au sérieux. Depuis fin décembre, la « mystérieuse pneumonie » apparue sur le marché aux animaux de Hankou fait trembler les quotidiens de Hong Kong et de Taipei, encore traumatisés par le syndrome respiratoire aigu sévère (Sras). Mais dans le Hubei, les médias d'État n'ont rien à signaler. Surpris par une affection des poumons qui résiste aux traitements, les médecins de Wuhan tentent de donner l'alerte. La maladie respiratoire qui bouscule les urgences ressemble en effet au Sras, apparu en Chine il y a près de deux décennies. Le 1er janvier, huit médecins sont interpellés par la police qui les accuse de diffuser de fausses nouvelles. Les responsables locaux connaissent pourtant la gravité de la situation.

Dès la première semaine de janvier, les membres d'une même famille présentent des symptômes identiques lorsqu'ils sont pris en charge par l'hôpital n° 5 de Wuhan. Le 11 janvier, le nouveau coronavirus fait sa première victime officielle. Un homme de 61 ans souffrant d'autres affections est décédé des suites de la pneumonie virale. Son épouse est également infectée, preuve supplémentaire d'une transmission interhumaine de la maladie. Mais là encore, les autorités se taisent. Il ne faut surtout pas gâcher l'entrée dans l'année du Rat. Les festivités de la nouvelle lune must go on ! Le 18 janvier, un banquet offert par la ville à plus de 40 000 personnes est maintenu, malgré la mort qui frappe aux hôpitaux de la ville. Les personnels médicaux manquent d'équipements, les hôpitaux manquent de places, Wuhan manque de tout face à ce nouveau coronavirus dont « on ne comprend pas pourquoi il est si contagieux », reconnaîtra plus tard Zhong Nanshan.

Le « golden time » manqué…

Le 20 janvier, le découvreur chinois du Sras sème la panique à la télévision centrale. Il n'y a plus de doute possible, confie l'épidémiologiste : une simple conversation suffit à transmettre la pneumonie mortelle. Les Chinois sont enfin alertés sur la gravité de la situation. L'infection passe par les postillons : le nez, la bouche, mais aussi les yeux comme en témoigne Wang Guangfa. Dix jours plus tôt, cet expert des maladies respiratoires assurait pourtant que l’épidémie était « sous contrôle ». Il n'a pas mis de lunettes de protection en visitant les soins intensifs. Lui aussi est tombé malade. Ces révélations sont beaucoup trop tardives. Sept semaines se sont écoulées depuis l’apparition des premiers cas. Le fameux « golden time » des chasseurs de virus, période pendant laquelle on peut encore espérer aplanir la courbe des contaminations, s'est évaporé.

« L'épidémie est hors de contrôle », déclare un expert de Hong Kong aux autorités de Wuhan. Il n'y a alors plus d'autres choix que d'employer les grands moyens. Le 23 janvier, la municipalité déclare le confinement général. « Le matin du verrouillage, je me suis précipité pour prendre le métro et tenter de gagner le village de ma famille à la campagne, se souvient aujourd'hui Peng Chenggang. Personne ne parlait, les gens étaient anxieux, poursuit cet ancien serveur de restaurant. Ce jour-là, on a compris que ce n'était pas un petit virus. » Les discours officiels se « wuhanisent ». Comme c'était déjà le cas sous les empereurs en Chine, le pouvoir central n'est pas responsable de ce retard à l'allumage. Ce sont les autorités locales qui ont laissé filer le virus. Dès le 23 janvier, les éditoriaux affirment que la province du Hubei doit se sacrifier pour sauver le reste de la Chine. 

« Virus de Wuhan »

Ce n'est pas Donald Trump qui a inventé le terme de « virus de Wuhan », mais les médias d'État en Chine. Le ménage a été fait depuis. De nombreux liens sur les comptes officiels ont été supprimés. Mais en pleine flambée épidémique, c'est bien la capitale du Hubei qui est ostracisée. « On ne parle pas du 2019-nCoV, mais de la "pneumonie de Wuhan" », explique alors Antoine Bondaz. Il faut sauver la face : « En 2003, le Sras ne s’appelait pas le "virus de Foshan", ville où il avait émergé, rappelle encore le chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique. C’est très important : il s’agit de faire de cette maladie une maladie localisée. Cela rassure le reste de la population. Les autorités font du coronavirus une maladie de Wuhan, à Wuhan ».

Entre 4 et 5 millions de Wuhanais ont déjà quitté la ville pour les vacances de Chunjie. Ceux qui restent sont dévorés par l'inquiétude devant un système de santé qui menace d'imploser. Certains vont se lever à l'aube pour tenter de rejoindre leur village natal à la campagne. « Pendant deux jours, il y a une envolée du nombre des infections, raconte Peng Chengguang. J'étais totalement paniqué, car ma femme présentait également des symptômes. » Fausse alerte. Finalement, ce n'est pas le Covid-19 et le couple se sent enfin en sécurité : « À chaque entrée, des villageois montaient la garde et le comité du village nous rendait régulièrement visite pour relever la température corporelle et désinfecter les cours ». Monsieur Peng et son épouse ont eu de la chance. D'autres vont être refoulés. Mieux vaut avoir une plaque japonaise que d'être immatriculé dans le Hubei en cette fin janvier. Terrifiés par le virus, de nombreux villages de la province contaminée se sont barricadés face à l'afflux des Wuhanais.

Le 23 janvier, Wuhan est plongée dans un coma artificiel. Les bus, les trains, les avions, les ferries sont figés à quai et sur les tarmacs. Aux péages routiers, la maréchaussée bloque tout ce qui roule et même la foule à pied. Ordre de la municipalité. En réalité, la décision a été prise en amont lorsque le pouvoir central a décidé de la mobilisation générale. Le lundi 20 janvier, un groupe de coordination au sein du Conseil d'État tient une téléconférence pour organiser la riposte. Le président chinois ordonne alors que tous les efforts soient faits pour contenir la pneumonie virale. Les informations continuent d'arriver aux compte-gouttes à mesure que les médecins chinois prennent conscience de l'ampleur du désastre. Le nouveau coronavirus est plus contagieux que son cousin le Sras. Lors de la conférence de presse de Ma Xiaowei le 26 janvier, la télévision centrale de Chine diffuse une découverte glaçante que viennent de faire les scientifiques. Le patron de la Commission nationale de la santé affirme que le SARS-CoV-2 peut être transmis même en période d'incubation. Les porteurs silencieux du virus peuvent infecter celles et ceux qu'ils contactent sans même le savoir. C'est une abomination, un véritable « démon » que la Chine va réussir à contenir, déclare Xi Jinping deux jours plus tard.

Il y aura probablement un avant et un après-coronavirus en Chine. Il y aura surtout un avant et un après le 28 janvier dans la lutte contre l'épidémie. Pour le président chinois, toute la transparence doit être faite sur la maladie, sous-entendu l'épidémie vient du péché originel du système qui, une fois de plus, a tenté de mettre sous le tapis ce qui pouvait faire de l'ombre aux cadres du Parti. Sauf qu'ici, le coronavirus fait plus que chambouler la sacro-sainte harmonie. Il risque de déstabiliser le régime tant la colère est forte au sein d'une population qui se sent abandonnée. L'heure est à la mobilisation générale.

Mobilisation nationale

« L'épidémie est un démon et nous ne pouvons pas laisser ce démon se cacher », martèle le numéro un chinois dont les propos sont immédiatement repris par l'ensemble de la presse officielle. Vu que le diable se cache dans les détails, aucun échelon du pouvoir n'est négligé dans cette opération vérité. Une manière pour le régime d'anticiper les critiques qui ne manqueront pas de venir : « Le gouvernement chinois a toujours adopté une attitude ouverte, transparente et responsable concernant la diffusion des informations sur l'épidémie », ajoute le chef de l'État chinois, au niveau national comme auprès des autres pays. La lutte contre l'épidémie est désormais l'affaire de toute la nation. Le président chinois est le premier dirigeant à employer le terme de « guerre » contre le coronavirus le 11 février. Le courage des habitants de Wuhan est qualifié d'« héroïque ». Ce n'est pas la Chine qui est contaminée, mais une province du pays qui fait presque la taille d'un pays européen. Une véritable armée de médecins et d'infirmiers se met alors en mouvement vers le Hubei.

Des quatre coins du pays, près de 40 000 volontaires vont venir épauler les équipes médicales en première ligne. Renforts humains et lits supplémentaires. Des gymnases, des écoles, des hôtels sont réquisitionnés pour soigner et isoler les malades. Des hôpitaux algeco sortent de terre. Les caméras de la propagande n'en perdent pas une miette. Ballet des pelleteuses à la lumière des projecteurs, puis l’arrivée des murs, des lits, des commodités, de l'eau et de l'électricité... Pendant près de trois semaines, la Chine aura les yeux rivés sur ces images en streaming diffusées jour et nuit et censées symboliser l'effort de tout le pays face à l'ennemi à couronne. On regarde, on écoute et on pleure sur les récits souvent déchirants des héros en blouse blanche et combinaisons de protection prêts à sacrifier leur vie pour sauver celle des autres. Officiellement, plus de 3 000 soignants vont être contaminés, des dizaines, voire des centaines d'autres, sont morts après avoir contracté le virus auprès de leurs patients, et pour certains d'épuisement.

Le plus célèbre de ces morts sur le champ de bataille est un jeune ophtalmologue dont le visage barré par un masque de chirurgien devenu bâillon a fait le tour de la planète. Décédé de la pneumonie virale à l'âge de 34 ans dans la nuit du 7 février, Li Wengliang fait partie de ceux qui ont tenté d'alerter sur l'épidémie. Fin décembre, il envoie un message sur le groupe Weibo de ses anciens camarades de la fac de médecine les prévenant de la présence d'un virus ressemblant au Sras. Il est alors arrêté et accusé de diffuser de fausses nouvelles, avant d'être réhabilité post-mortem et hissé au rang de martyr par les autorités. « Nous n'oublierons jamais ce qu'a fait le docteur Li, confie aujourd'hui un jeune Wuhanais qui préfère rester anonyme. "Une société saine ne peut avoir qu'une seule voix", cette phrase de Li Wenliang ne s'applique pas qu'à la lutte contre les épidémies. Si les autorités continuent à réprimer ceux qui disent la vérité, la société ne progressera pas. » Un espoir aujourd'hui douché par la censure. Il y aura un avant et un après-coronavirus, paraît-il, mais pas sûr que cela concerne les libertés individuelles. Effrayé par le vent de contestation venu de Wuhan, le pouvoir chinois capitalise sur la victoire contre la pneumonie virale, et tente de réécrire l'histoire en évitant de s'attarder sur le déni qui a conduit à cette pandémie. Si les premiers cas d'infections pourraient remonter à septembre dernier, les mesures de confinement ont permis de maîtriser le « démon » coronavirus en près de deux mois, ressassent les rotatives de la propagande. De quoi nourrir le nationalisme en interne, au risque de susciter une levée de boucliers hors des frontières. « Nous avons confiné une ville de 10 millions d'habitants, ce n'est pas une alarme, ça ? C'est un coup de trompette qui a été donné par la Chine », répond un diplomate chinois face aux critiques sur le manque de transparence. Débarrassée du coronavirus trois mois après avoir été coupée du monde, Wuhan compte officiellement plus 56% des victimes de la pneumonie virale Covid-19 en Chine.

Naissance d'une pandémie en 8 dates

L'épidémie de pneumonie virale partie de Wuhan, en Chine, affecte aujourd'hui 185 pays. Près de 3 millions personnes ont été infectées par le coronavirus SARS-CoV2, plus de 200 000 sont mortes dans le monde depuis janvier dernier, selon les bilans officiels. Voici comment l'une des pandémies les plus meurtrières du siècle a commencé.

31 décembre. Les autorités de Wuhan confirment que des dizaines de patients sont pris en charge pour une affection aux poumons, dont on ne connaît pas la cause.

11 janvier. À la veille des vacances du nouvel an lunaire, la mystérieuse pneumonie virale a tué un homme de 61 ans, selon les médias d'État. La victime est un client régulier de marché fermier de Hankou, à Wuhan.

23 janvier. Les 11 millions d'habitants de la mégalopole des bords du Yangtsé se retrouvent prisonniers. La capitale de la province du Hubei est mise sous cloche pour éviter une propagation du coronavirus au reste du pays. 

26 janvier. Le président Xi Jinping exige la plus grande transparence dans la lutte face à un coronavirus qualifié de « démon ».

7 février. Mort du docteur Li Wenliang. Le jeune ophtalmologue est parmi les premiers à avoir alerté ses confrères de l'existence de cas de pneumonie de type Sras, avant d'être lui-même contaminé par ses patients.  

10 mars. Le président chinois effectue une visite surprise à Wuhan alors que l'épidémie semble sur le point d'être contenue. Onze des quatorze hôpitaux provisoires construits pour faire face à l'afflux de patients sont fermés.

4 avril. La Chine rend un hommage national aux victimes de l'épidémie.

8 avril. Le jour de la libération pour les habitants de Wuhan, après deux mois et demi de confinement.