Corée du Sud: des travailleuses du sexe démunies face à la pandémie

·5 min de lecture

Illégale, la prostitution est loin d’être aussi répandue en Corée que dans certains pays d’Asie du Sud-Est. Elle se déroule dans des bars ou des salons de massages, et la crise du Covid-19, avec son cortège de restrictions sanitaires, a chamboulé le quotidien de ces 500 000 à 1,2 million de travailleuses précaires.

De notre correspondant à Séoul,

« Dès ma majorité, je suis devenue travailleuse du sexe », raconte Yo Lim, 26 ans. Étudiante en commerce, elle lutte pour les droits de celles qui font tourner ce marché extrêmement lucratif : 13 milliards de dollars générés par an. Pour autant, elles n’en récupèrent pas les fruits, encore moins durant cette période mouvementée. « La plupart des lieux qui offrent des prestations sexuelles ont dû fermer en juin-juillet. Nous sommes la seule industrie à avoir été complètement fermée sans aucun soutien de la part du gouvernement. » Alors que les restrictions sanitaires ont été accompagnées par des plans d’aides aux entrepreneurs, restaurateurs, chauffeurs de taxis, les travailleuses du sexe restent sur le carreau.

« Maintenant, je suis obligée d’avoir des relations sexuelles »

En Corée du Sud, si certains quartiers sont connus pour être des hauts lieux de la prostitution, une grande partie des femmes exercent dans des bars, des salons de massages ou de strip-tease. Ce qui était le cas de Yo Lim avant le Covid-19. « Dans le bar, je n’avais pas de rapports sexuels avec les clients, c’était majoritairement de la danse. Et puis, nous étions un peu protégées. Mais maintenant, je suis obligée d’avoir des relations sexuelles. » Les centaines de milliers de travailleuses du sexe se retrouvent dans une situation très précaire. D’autres filles ont arrêté leur activité, ce qui les a contraintes à contracter des prêts, notamment auprès de la mafia, à des taux d’intérêts extrêmement élevés.

Enfin, si certains lieux restent ouverts, ce sont ceux qui respectent le moins les femmes, selon Yo Lim. « Certaines immigrées, venant de Chine ou d’Asie du Sud-Est, travaillent dans de moins bonnes conditions. Il y a des bars où les femmes n’ont pas d’autres choix que d’avoir des relations sexuelles. » Difficile de rester ouverts avec l’impressionnant système de traçage des malades mis en place par le gouvernement sud-coréen. En cas de contamination, les autorités retracent les trajets et les lieux visités du patient afin de trouver les cas contacts. Et les maisons closes ne souhaitent pas attirer l’œil des autorités.

Plus dangereux, plus lucratif

Yo Lim, elle, continue de travailler mais seule, sans aucun cadre. Elle choisit des clients fidèles, qu’elle rencontre dans des love hotels, très répandus au « pays du matin calme ». Une pratique plus rentable, mais aussi plus dangereuse. En effet, elle doit se plier au désir du client et ne dispose d’aucune sécurité sur son comportement. Son précédent emploi la rémunérait à 373 euros la journée de travail, de quoi financer ses études et son appartement dans lequel elle réside avec sa sœur et son époux. Face à la perte de ses revenus, elle s’est adaptée. « Je choisis mes rendez-vous en fonction des pratiques sexuelles demandées, de la tête du client et du prix, explique-t-elle. Je reçois un million de wons (750 euros) pour la soirée complète. Le dîner, et puis la nuit. »

Mais ces face-à-face avec les clients peuvent laisser les travailleuses du sexe démunies face à la seule volonté de l’homme. « Même si on s’est mis d’accord à l’avance, c’est très difficile de dire non au client. S’il ne met pas de préservatif ou bien demande du sexe anal, comment peut-on refuser si on est seule avec lui ? »

À écouter aussi : Corée du Sud: le problème de la prostitution de mineures s’aggrave

Le risque sanitaire, lui aussi, est total. « Comment est-ce qu’on peut se protéger du coronavirus ? J’essaie surtout de mettre un préservatif, mais je ne peux rien faire d’autre », soupire Yo Lim. Difficile d’améliorer la situation de ces travailleuses du sexe dans le contexte sud-coréen. Jusqu’en 2004, la prostitution était, de fait, tolérée. Mais la loi contre le commerce sexuel est venue mettre fin à cette situation. Selon un rapport des Nations unies de 2012, entre 2004 et 2009, 28 000 travailleuses du sexe ont été arrêtées, ainsi que 160 000 clients. Si à la suite de l’application de la législation, la répression a augmenté, elle reste limitée. Pour autant, la criminalisation du travail sexuel est un problème central pour Yo Lim, selon qui « décriminaliser, cela nous permettrait d’avoir un travail reconnu et de faire évoluer le regard que la société sud-coréenne porte sur nous. »

Futur incertain

Le Covid-19 a rebattu les cartes. Mais l’inquiétude de ces femmes est palpable. « J’aimerais revenir à mon emploi d’avant, la situation est hyper anxiogène. Dès qu’un client arrête de me répondre, je me demande comment ça va se passer, si je pourrais me procurer de l’argent à l’avenir. » La grande interrogation réside sur les conditions de travail, une fois que la crise sanitaire sera passée. De nombreux magasins ont définitivement fermé leurs portes. « Une fois que tout ouvrira, quel genre d’emploi je serai obligé d’accepter ? Dans quel bar ? Qu’est-ce qu’on me demandera de faire ? » s’interroge Yo Lim. Autant d’interrogations pour ces femmes après bientôt un an d’incertitudes.

► Article réalisé avec l’aide de Myung Eon Oh

►Notre série Covid : des métiers bouleversés est à retrouver ici