Corée du Sud : vulgaire et violente, la guerre sans complexe déclarée par les masculinistes aux féministes

·9 min de lecture

Être féministe en Corée du Sud, c’est risquer d’être victime d’un harcèlement constant de la part des groupes anti-féministes, en ligne comme dans l’espace public. Au cours de l’été 2021, les membres du groupe féministe Haeil ont été la cible de moqueries et d’incitations à la haine. Ce qui témoigne de la tension croissante entre deux tendances, chacune fortement ancrée dans la société sud-coréenne.

"Regardez-moi, toutes ces féminazies ! C’est ça, fuyez-moi ! Vous ferez un peu d’exercice, comme ça", s’exclame en ricanant un homme déguisé en Joker, célèbre antagoniste de Batman, qui poursuit un petit groupe de féministes sud-coréennes et leur tire dessus avec son pistolet à eau. Les militantes sont effrayées ; lui, s’amuse. Dans le feu de l’action, il glisse quelques regards caméra : il se filme en direct sur les réseaux sociaux, où des centaines de personnes l'encouragent derrière leurs smartphones.

La scène se déroule le 22 août dernier, dans les rues de Daejeon, dans le centre de la Corée du Sud. Et cet homme, c’est Bae IngGyu alias "Wangja" (prince, en coréen), youtubeur et figure centrale de la "Nouvelle solidarité masculine", qui fait la guerre aux féministes, estimant qu’elles mettent en danger leurs droits et prônent la haine des hommes.

À mesure que les idées féministes ont gagné du terrain ces dernières années dans ce pays conservateur, les initiatives pour défendre les "droits des hommes" se sont multipliées. Parmi elles, on trouve le groupe "Dang Dang We", fondé en 2018, qui veut défendre les hommes accusés à tort – selon eux – de harcèlement sexuel, ou encore "L’organisation anti-féministe", qui manifeste régulièrement contre le ministère du Genre (en charge de l’égalité hommes-femmes en Corée du Sud). Ces groupes sont ouvertement soutenus par plusieurs députés sud-coréens.

Le féminisme, souvent confondu avec la misandrie en Corée du Sud, est l’ennemi tout désigné de ces groupes "masculinistes". Ils le "combattent" donc à coup de moqueries et de menaces anonymes sur Internet, de rassemblements "anti-féministes", et parfois même d'harcèlement moral ou sexuel.

L'association féministe "Haeil" ("tsunami") a été créée en juin 2021 pour lutter contre cet anti-féminisme en plein essor. Ce qui lui vaut d’être la cible idéale de ces groupes masculinistes, en particulier de l'équipe de "Wangja", qui s'en sont pris à elles tout l'été. Sur le terrain ou en ligne, c'est une offensive sur tous les fronts.

Le 22 août dernier à Daejeon, le groupe avait organisé une manifestation contre la politisation de l'anti-féminisme. En comité très réduit, contexte sanitaire oblige.

Sur cette vidéo, partagée par Haeil sur Twitter, on voit le leader armé de son pistolet à eau, entouré d'une équipe de tournage – il est en direct sur les réseaux sociaux de la "nouvelle force masculine". On l’entend dire : "Alors vous avez reçu de l’eau ? Vous êtes fâchées ? (...) Putain, il y a tellement d'insectes ici, il y en a tellement, ouais, je vais tuer les insectes, ce sont des insectes, non ?” (Le terme "Insecte" est utilisé par certaines féministes pour qualifier les anti-féministes, NDLR)

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, Kim Ju-hee, fondatrice de Haeil, raconte :

"C’est la première fois qu’il nous approchait de si près, à une distance où il pouvait même nous frapper s’il le souhaitait. Il s’est mis à nous pourchasser en criant des insultes, mais ce qui nous faisait particulièrement peur, c’est qu’on ne savait pas ce que contenait son pistolet à eau : en Corée du Sud, il y a eu plusieurs attaques à l’acide et cas de 'terrorisme du sperme' contre les femmes. (le fait de jeter/ faire avaler du sperme à une femme à son insu, lire cet article de Vice pour en savoir plus, NDLR)."

"Le plus dur, c’est que personne ne les arrêtait. Ni les passants, qui parfois même les acclamaient, ni même la police. Le groupe pouvait même continuer son live vidéo sans soucis. Ce jour-là, en plus d’avoir eu peur pour mes amies, je me suis dit que personne ne nous protégeait, que nous étions seules."

Cette autre vidéo a été filmée lors du premier rassemblement de Haeil, le 30 juin dernier à Busan, au sud de la Corée. On voit le youtubeur anti-féministe coiffé d’une longue perruque blonde et habillé en femme. Depuis le toit d’un van, il se moque des féministes qui manifestent pour élargir le droit à l’avortement, à quelques mètres de là, et déclare : "Ouin ouin, je suis une victime, car je suis une femme." Une jeune femme à ses côtés ajoute : "Je suis allée voir les féministes, j’ai eu peur car elles ressemblent à des ours." "Peut-être que je devrais t’acheter un pistolet tranquillisant", répond alors "Wangja".

L’activiste est déjà venu plusieurs fois habillé ainsi aux regroupements féministes. Un moyen de se moquer de leur apparence physique, comme l’explique à la rédaction des Observateurs de France 24 Haein Shim, une membre de Haeil :

"On a toutes les cheveux très courts, car on veut lutter contre les standards de beauté sud-coréens. Et ça ne leur plait vraiment pas. Alors il vient déguisé comme cela et il nous hurle : 'Voilà à quoi vous devriez ressembler, vous n’êtes pas de vraies femmes'."

Pendant ce temps-là, l’anti-féminisme fait recette sur les réseaux sociaux. Pour cette vidéo du Joker, la nouvelle force masculine a récolté l’équivalent de 2 millions de wons (1 460 euros) via les dons à leur chaîne sur la plateforme vidéo coréenne "Afreeca TV". Une forme de revenus baptisée "hatred-coin" ("monnaie de la haine") par Haeil, en référence au bitcoin. "Menacer des féministes, ça rapporte, et ils le savent", glisse une des membres.

Leur chaîne Youtube comptait elle près de 366 000 abonnés et chacune de leur vidéo faisait plusieurs centaines de milliers de vues. Mais depuis l’épisode du Joker, le compte a néanmoins été signalé en masse et la chaîne est désactivée depuis le 5 septembre.

La nouvelle force masculine perd ainsi sa principale plateforme, mais continue de s’afficher sur Facebook, Instagram et autres réseaux en insultant ouvertement les féministes.

De leur côté, les féministes sud-coréennes se font discrètes en ligne et manifestent très souvent masquées, comme sur cette photo lors d’un rassemblement. Les yeux sont également floutés.

"À chaque manifestation, nous devons toutes couvrir notre corps et notre visage"

Hae-in Shim explique ce qu’elles risquent à exposer leur identité, dans un pays où le cyberharcèlement fait des ravages.

"À chaque manifestation, nous devons toutes couvrir notre corps et notre visage, car l'une des formes de cybercriminalité les plus courantes consiste à recueillir des informations personnelles sur les femmes, y compris des photos, et à les archiver publiquement, dès qu’ils pensent avoir identifié une féministe."

Menaces, cyberharcèlement envers les féministes et leurs proches, appels aux employeurs... "Ils font tout pour empêcher les Coréennes de s’identifier ouvertement comme féministe."

Pour comprendre à quel point le mot "féministe" peut être connoté négativement, il suffit de voir le déferlement de haine en ligne envers la triple championne olympique de tir à l’arc An San cet été, catégorisée féministe "à cause" de ses cheveux courts. Certains avaient même exigé qu’elle rende ses trois médailles d’or.

Au sein de Haeil, la fondatrice Ju-hee, membre d’un parti politique féministe, est la seule à prendre la parole à visage découvert.

Cela lui vaut d’être devenue la cible principale du groupe anti-masculiniste : ils diffusent son visage sur les réseaux, l’affiche lors des rassemblements, le mettent en fond d’écran de leur téléphone et font des montages photos insultants avec. "Vous ne voulez pas savoir ce qu’ils font avec son visage en ce moment", glisse Hae-in Shim.

Selon elle, même si Ju-hee portait plainte, ceux qui la harcèlent s’en sortiraient relativement facilement. Si la loi coréenne prévoit bien de sanctionner le cyberharcèlement, il y a dans les faits très peu de condamnations à cause de l’anonymat en ligne. Selon les spécialistes du sujet, la police coréenne considère globalement que le harcèlement en ligne n'est pas un crime grave et n’est pas suffisamment formée sur le sujet.

Haeil songe néanmoins à prendre des mesures légales.

Contactée, la "Nouvelle solidarité masculine" n’a pas donné suite à nos sollicitations. On peut néanmoins entendre le point de vue de “Wangja” dans une interview donnée à CNA publiée le 22 août dernier. (elle commence à la 29e minute, interview donnée avant l’épisode du Joker) .Il réfute l'idée qu'il "terrorise" les femmes, et explique que ses vidéos visent à montrer à quel point les revendications des féministes seraient ridicules."Je peux vous assurer que 99% des hommes sont d'accord avec moi, c'est juste que, contrairement à ces féministes radicales, ils n'osent pas dire tout haut ce qu'ils pensent."

"Les jeunes hommes se sentent intimidés par l’atmosphère sociale plus inclusive des idées féministes"

Si ces groupes restent une minorité, le "féminisme" continue d’être perçu très négativement dans le pays. Selon la chercheuse Euisol Jeong, auteure d’une thèse sur le féminisme sud-coréen (Université du Yorkshire) la question clive tout particulièrement la jeunesse :

“La jeune génération s'est divisée entre ceux qui soutiennent le féminisme et ceux qui soutiennent l'anti-féminisme parce que (généralement) les jeunes hommes souhaitent récupérer l'ordre patriarcal/sexiste et (généralement) les jeunes femmes souhaitent défier le sexisme et la misogynie de la société coréenne.

Alors que les protestations des jeunes femmes contre le sexisme et la misogynie deviennent socialement plus visibles et acceptables depuis 2015, les jeunes hommes se sentent intimidés par l’atmosphère sociale plus inclusive des idées féministes. Cela permet aux groupes masculinistes d'obtenir facilement un soutien.”

Selon une enquête d’opinion coréenne, 80 % des jeunes hommes dans la vingtaine sont légèrement ou fortement d'accord avec la phrase "le féminisme vise la suprématie de la femme" et plus de 60 % d'entre eux ne sont pas d'accord avec la phrase "le féminisme vise l'égalité des sexes".

"Ils considèrent que nous menaçons la tradition"

Le tout se mêle en outre à un regain de nationalisme, que n’hésitent pas à exploiter les anti-féministes, selon la fondatrice de Haeil, Kim Ju-hee :

"Ils considèrent qu’ils mènent une guerre contre nous, qui menaçons la tradition. Certains d’entre eux avancent même qu’on est des infiltrées nord-coréennes venues diffuser des idées socialistes dangereuses, et que se battre contre nous c’est se battre pour la Corée du Sud."

L’actuel président progressiste, Moon Jae-in, se présente lui-même comme un "leader féministe" et son mandat a été marqué par l’avènement du mouvement #MeToo en Corée. Mais l’élection présidentielle de 2022 approche et les candidats nationalistes n’hésitent pas à exploiter le filon de l’anti-féminisme pour s’attirer des voix. L’une des principales figures de l'opposition, le conservateur Ha Tae-keung, a ainsi indiqué vouloir supprimer le ministère du Genre, lequel œuvre à l’égalité hommes-femmes en Corée du Sud. Le candidat le juge "obsolète".

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles