Contre le syndrome post-traumatique, les techniques de cette militaire

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GUERRE - Son pseudo, Enora Chame, est un mélange de breton et d’arabe. Il signifie « honneur » en breton et « chams », soleil en arabe. « Bilad El-Cham », c’est aussi le nom donné à la Grande Syrie. En 2012, cette officière de l’armée de l’air y est envoyée dans le cadre d’une mission d’observation de l’ONU, la MISNUS. Dans Quand s’avance l’ombre, paru en mars dernier, (éd. Mareuil), elle raconte, en s’appuyant sur les notes du journal qu’elle tient à l’époque, sa plongée dans l’horreur, au début d’un conflit qui va durer.

Durant trois mois, au sein de ces 300 observateurs internationaux, où elle est la seule Française, elle va « observer », donc, et assister au début de la guerre en Syrie avec tout ce qu’elle comporte d’ultra-violent : charniers de corps, tortures, exécutions, mises en scène macabres… Pour éviter les traumatismes qui découlent de ces visions d’horreur, elle met en place des techniques, héritées de ses missions précédentes.

« Tout le monde tombe dans ce chaudron de violence auquel on n’était pas du tout préparés, se souvient-elle au micro du HuffPost, comme vous pouvez l’entendre dans la vidéo ci-dessus. Et je découvre dans cette mission que j’ai développé des outils psychiques que les autres n’ont pas. »

Car elle a déjà souffert de troubles du stress post-traumatique (TSPT) auparavant. Dix ans après une mission en Bosnie, elle est prise en charge médicalement et suit une thérapie, qui lui permettra lors des missions suivantes d’avoir des techniques pour préserver son cerveau des traumatismes infligés en temps de guerre.

Des outils psychiques

Sur le terrain, au début de ce qui va devenir la guerre en Syrie, elle fait preuve d’un sang-froid qui impressionne ses partenaires onusiens. « Des gens me disent : “On a vu tes mains trembler et, enfin, ça nous a rassurés, on s’est dit que tu étais humaine”, ce qui m’a beaucoup interpellée », constate-t-elle lors de sa mission. Loin d’être inhumaines, ses réactions sont le fruit d’un entraînement particulier.

Les observateurs sont quotidiennement appelés dans des morgues ou des lieux où ont été perpétrés des massacres. Pour constater les faits et en rendre compte. « En fait, c’est l’anticipation qui était très problématique, plus qu’une fois sur le terrain », note-t-elle. Avant de partir, elle organise un « entraînement » pour préparer les troupes, non formées, à ces visions morbides.

« J’avais pris deux, trois photos, les pires possible. Et, dans la voiture, avant de partir en mission, je les regardais de nouveau en me disant : quoi que je vois, ça ne pourra pas être pire que ça. »

« On avait mis des polochons et des oreillers dans des draps blancs, raconte-t-elle. Et ça a généré plus de stress que ce à quoi les gens s’attendaient, y compris moi-même. Et l’un soulevait le drap mais ne regardait que sa main. Et puis un autre prenait la photo, en gardant ses lunettes de soleil foncées et se concentrait sur l’appareil… »

Le fractionnement et la coordination de chacun leur permettent alors de ne se concentrer que sur leur geste et de « fragmenter l’émotion ». Les lunettes de soleil permettent de mettre de la distance avec ce que l’on regarde. « J’avais pris deux, trois photos, les pires possible, évoque-t-elle aussi. Et dans la voiture, avant de partir en mission, je les regardais de nouveau en me disant : quoi que je vois, ça ne pourra pas être pire que ça. »

Elle range aussi ses gants dans une poche inaccessible, sous son gilet pare-balles. « Ça prenait tellement de temps à les sortir, que personne ne remarquait que je réglais ma respiration, je me calmais, relate-t-elle. Et je mettais autant de temps à les trouver que j’en avais besoin. » Un temps suffisant pour marquer un « stop émotionnel » et de continuer ensuite la mission.

« Utiliser le cortex »

Elle remarque également que, lors des opérations, c’est lorsqu’elle est inactive ou en position de passivité face aux événements qu’elle les vit le plus mal. « Le vrai secret, pour moi, c’était d’occuper le cerveau, souligne-t-elle. Le faire résonner en permanence et ne pas laisser les images, les sons, s’enfoncer. Utiliser le cortex. »

Lors de la mission, elle demande même à un ami en France de lui envoyer des fiches de médecin légiste pour comprendre ce qu’elle voit. « Ce n’était pas tellement pour améliorer la qualité des comptes rendus, confesse-t-elle. C’était pour me dire : devant ce corps-là, j’enquête, qu’est-ce que je vois… »

Avant de partir, elle emporte les numéros de plusieurs généraux. Des interlocuteurs qui sont des chefs et qu’elle peut appeler, lors de sa mission, si elle sent qu’elle vacille. Ce qui lui arrivera. « Il me fallait quelqu’un qui puisse me rappeler ma mission, pourquoi je suis là, qui je suis et ce que je fais, décrit-elle. Je ne veux pas appeler des amis ou de la famille. Il me faut un chef qui comprenne que la situation est dure. »

Elle envoie au fur et à mesure à un ancien chef et un ami, un « fil de vie », les pages de son journal et lui parle lorsqu’elle le peut. Un autre filet de sécurité, pour elle. « Je savais qu’il détecterait si j’allais mal et si j’étais en train de vriller, explique-t-elle. Sachant que de toute façon, on n’aurait pas pu venir me chercher. »

Ne pas repousser les « images flash »

Au retour d’une opération compliquée, elle s’interdit de dormir tout de suite après, un réflexe inspiré de ses années étudiantes. « Très souvent j’apprenais mes cours le soir et je comptais sur la nuit pour tout savoir le matin et ça marche assez bien, se souvient-elle. Donc je m’étais interdit de m’endormir tout de suite après une scène difficile. »

Elle fait autre chose : manger, discuter avec d’autres, faire du sport… Et ne s’autorise à dormir que lorsqu’elle se sent à nouveau bien. Elle développe aussi d’autres réflexes, comme ne pas repousser les « images flash ». « Et petit à petit, je me suis rendu compte que je digérais ces choses-là », conclut-elle.

Aujourd’hui, elle veut faire passer le message que l’on peut guérir d’un syndrome post-traumatique. « On s’en soigne, il faut vraiment le dire aux gens, avec les bonnes thérapies, insiste-t-elle. Et on développe des outils psychiques auxquels on ne s’attend pas. Et en tout cas on se connaît beaucoup mieux. » Aujourd’hui, elle s’écoute davantage et sait reconnaître les signes, du corps et de l’esprit.

Les images de Syrie qui la hantent aujourd’hui ne sont pas tant celles des corps morts. « Ce sont les gens vivants qu’on emmène qui laissent les traces les plus fortes, rappelle-t-elle. On est partis en abandonnant tout le monde, la mission a échoué ». Ce livre, publié dix ans après les faits, est également une manière pour elle de tourner la page. « J’ai achevé ma mission et j’ai fait un livre. Je ne peux pas faire plus. Je suis allée jusqu’au bout de ce que je pouvais faire », conclut-elle.

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