Les "conquêtes" d'un Cannois au procès d'une filière jihadiste

Sofia BOUDERBALA
Croquis d'audience fait le 20 avril 2017 montrant les accusés (de g à d) Mauk N'Gatte, Jeremy Bailly, Sydney Decoups, Meher Ousani, Ibrahim Boudina, Kevin Phan, Aux Seng, Jamel Bouteraa and Elvin Bokamba-Yangouma devant une Cour d'assises à Paris

Paris (AFP) - Quand Ibrahim Boudina parle de "conquêtes", il ne pense pas au jihad mais à ses amours. Il a raconté mercredi ses "succès", aux assises de Paris où il est jugé avec dix-neuf autres membres présumés de la filière jihadiste de Cannes-Torcy.

"Là, c'est le coup de foudre": large sourire, cheveux noués en queue de cheval sur un blouson noir, l'accusé, 26 ans, semble très à l'aise à la barre. Un rien cabotin, il raconte son dernier amour, les joues soudain empourprées.

Il sait qu'il n'aura pas à répondre aujourd'hui de son départ en Syrie - seize mois dans les rangs d'un groupe jihadiste entre septembre 2012 et janvier 2014 - l'audience du jour étant consacrée à sa "personnalité".

Après avoir rapidement évoqué sa naissance à Alger, un père plombier et une mère aide-soignante qui émigrent, l'arrivée en France, à Cannes, quand il a trois ans, puis le décrochage scolaire et les petits boulots qui s'enchaînent, le président annonce que l'on va aborder sa "vie sentimentale".

"Ah, grand sujet ça", sourit Ibrahim Boudina. Il se souvient de Salomé, de Barbara - "ça n'a pas collé" -, puis de relations éphémères avant le départ en Syrie où il a épousé Zieneb.

-'Négociation'-

Il relate avoir rencontré un ambulancier en sortant de l'hôpital où il était allé soigné une blessure après l'"explosion" d'un char. L'ambulancier lui présente sa s?ur. "C'est pas comme ici où tu rencontres des femmes dans la rue, tu parles, tu dragues quoi. Là-bas, il faut voir le papa, le frère... Ça a pris quinze jours de négociation".

De cette union naîtra un fils, âgé aujourd'hui de trois ans et dont il n'a "aucune nouvelle", sa mère étant toujours en Syrie.

C'est finalement en prison, où il se trouve depuis son retour en France, qu'il a "le coup de foudre" pour "Farah", l'amie d'une de ses ex-compagnes. "On se parlait beaucoup, franchement, ça a été le coup de foudre".

L'accusation, qui a "un peu perdu le fil de (son) actualité sentimentale", veut savoir comment il l'a rencontrée. "Ah, on se parlait au téléphone quand j'avais mon portable en prison" - il a depuis écopé d'une peine de six mois ferme pour détention de téléphone.

Il ne veut pas en dire plus. Une fois, la jeune femme, entièrement voilée, est venue discrètement le soutenir à l'audience, restant au fond de la salle.

Avant Farah, Ibrahim avait eu une relation avec Zohra, une jeune femme qui a récemment comparu au tribunal correctionnel pour avoir tenté de gagner la Syrie fin 2013. Elle voulait rejoindre un mari épousé religieusement via internet, puis avait "divorcé".

Lassée des "conquêtes", la cour attaque sur le jihad et la pratique de l'islam.

Ibrahim Boudina, qui encourt une peine maximale de 20 ans de réclusion criminelle, décrit une famille musulmane "de tradition" qui fait "les trucs de base: la prière, le ramadan..."

C'est la rencontre avec un jeune converti lors de vacances à Marrakech qui lui "ouvre les yeux" sur sa propre religion, "l'obligation" de faire sa prière: "Je me suis dis, tu sais quoi, vingt minutes par jour (de prière), ça fera de moi un bon musulman".

Il a 19 ans et se met à lire le Coran - "Je n'ai rien compris". Il apprend via des ouvrages de vulgarisation, se met à fréquenter la mosquée de Cannes, où il retrouve plusieurs de ses copains d'enfance.

C'est avec l'un d'eux, Abdelkader Tliba, qu'il partira en Syrie, par "altruisme", "solidarité".

Il conteste le mot "jihad" ("lutte"), lui préférant celui de "qital" ("combat"), contournant une question des parties civiles sur la mort en martyr. Avant de partir en Syrie, le beau gosse du groupe avait laissé un "testament".

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