La confrontation Le Pen/Zemmour vue à travers les médias ultra-conservateurs

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Derrière le duel Le Pen/Zemmour, le rôle crucial des médias ultra-conservateurs (Photo: Reuters / Montage Le HuffPost)
Derrière le duel Le Pen/Zemmour, le rôle crucial des médias ultra-conservateurs (Photo: Reuters / Montage Le HuffPost)

POLITIQUE - C’est l’histoire d’un match dans le match. Dans la course à l’élection présidentielle, le duel entre Marine Le Pen et Éric Zemmour retient ces dernières semaines l’attention des commentateurs. Rencontre avortée début septembre, échanges de noms d’oiseaux en octobre croisement des courbes en novembre... Toutes les étapes de cette guerre interne au “camp national” ont été scrupuleusement analysées.

Dans ce feuilleton, les médias ultra-conservateurs jouent un rôle prépondérant. CNews, Valeurs actuelles, Livre Noir (une plateforme vidéo à forte audience récemment lancée par des proches de Marion Maréchal) et dans une certaine mesure Europe 1, ont en commun le fait d’être proches des idées défendues à la fois par le Rassemblement national et par Éric Zemmour. Ce qui, dans cette quête de l’électorat du bloc national, s’avère crucial, dans la mesure où les idées d’extrême droite n’ont jamais été aussi présentes dans la presse depuis la Libération.

“La presse nationaliste était très forte durant l’entre-deux guerres, avant de connaître son triomphe sous Vichy. Après la deuxième guerre mondiale, la société avait mis un cordon sanitaire entre ce journalisme d’extrême droite - qui était marginal - et le reste de la presse. Or, depuis une dizaine d’années, les digues ont sauté”, explique au HuffPost l’historien Alexis Lévrier, spécialiste de l’histoire du journalisme.

“Ils n’ont jamais kiffé Marine Le Pen”Un cadre du Rassemblement national

D’où l’intérêt pour Marine Le Pen et Éric Zemmour d’y apparaître en bonne place. Même si, pour le moment, le polémiste semble bénéficier d’un traitement de faveur, se servant de ces médias comme d’une rampe de lancement. À titre d’exemple, c’est sur Livre Noir qu’Éric Zemmour a -pour la première fois et du bout des lèvres- évoqué ses ambitions présidentielles. Quant à Valeurs actuelles, l’hebdomadaire a multiplié les unes phosphorant sur l’option Zemmour. Depuis le mois de mai, le visage du polémiste s’est affiché à cinq reprises en couverture du magazine, contre une seule fois pour Marine Le Pen.

Une forme de zèle qui ne passe pas inaperçu au sein du Rassemblement national. “Les mecs de ‘Valeurs’, ils sont au taquet. Ils vivent leur meilleur vie”, s’amusait dans l’été un cadre du RN, familier de ces “droitards parisiens” plutôt acquis à Marion Maréchal, alors que la candidature de l’essayiste n’avait pas encore décollé dans les sondages. “Avant même d’avoir un parti-pris pro-Zemmour, ils n’ont jamais kiffé Marine Le Pen”. C’est aussi ce que pense l’intéressée.

Pour cette presse, Marine Le Pen a commis la ‘faute’ de dire que l’islam était compatible avec la République.Alexis Lévrier, historien

Dans un long entretien accordé le 23 octobre à Livre Noir (et quasiment entièrement consacré à la candidature d’Éric Zemmour), la députée du Pas-de-Calais dénonce “l’hostilité” dont ferait preuve Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, à son égard. “Quand un journal qui est proche de nos idées vous traite plus mal que Libération, vous vous dites qu’il y a probablement quelque chose”, pointe la candidate RN. “Elle est persuadée que je la déteste, mais ce n’est pas vrai”, rétorque Geoffroy Lejeune, qui affirme avoir déjà eu l’occasion de s’expliquer avec la fille de Jean-Marie Le Pen à ce sujet. “La vérité, c’est que Marine Le Pen en couverture, ça ne marche pas chez nous. Ça l’a vexée, mais c’est comme ça. Son électorat, en très grande partie populaire, n’achète pas la presse payante tous les jours. À l’inverse, Éric Zemmour vend très bien chez nous, comme chez nos concurrents, y compris de gauche”, décrypte le journaliste, admettant n’avoir jamais été “emballé” par le discours de la députée du Pas-de-Calais.

“Pour cette presse, Marine Le Pen a commis la ‘faute’ de dire que l’islam était compatible avec la République. Ce qui va à l’inverse de la désignation de bouc-émissaire”, analyse de son côté Alexis Lévrier. Au-delà de ce faisceau de facteurs -marchand, personnel ou politique- expliquant ce déséquilibre, il est vrai que plusieurs signaux laissent penser que “Valeurs” a un faible pour le polémiste.

Au mois de juin, L’Express révélait qu’un journaliste de l’hebdomadaire, Amaury Bucco, avait un temps géré son compte Twitter, avant de prendre ses distances. Il y a aussi le livre Une élection ordinaire (éd. Ring) dans lequel Geoffroy Lejeune prophétisait dès 2015 l’arrivée au pouvoir d’Éric Zemmour, et qui connaît une deuxième jeunesse aujourd’hui, notamment durant les conférences du polémiste auxquelles il arrive à ce trentenaire de participer.

L’intéressé ne cache pas sa proximité avec ce quasi-candidat qu’il tutoie et qu’il considère comme un mentor. Mais -a-t-il juré à L’Opinion récemment- il n’appellera pas à voter Éric Zemmour et ne transformera pas son journal en instrument au service de l’essayiste. On serait tenté de le croire. Reste qu’un coup de projecteur sur le compte Twitter de son hebdomadaire révèle un sérieux déséquilibre au profit d’Éric Zemmour. Entre le 15 octobre et le 15 novembre, le compte du magazine a consacré 237 tweets au polémiste, contre 58 pour Marine Le Pen, selon les données fournies au HuffPost par Visibrain (plateforme de veille médiatique).

Si cette surreprésentation (également observée dans des proportions différentes dans d’autres médias) peut s’expliquer en partie par le phénomène médiatique qui entoure la candidature du polémiste, l’ampleur de l’écart entre Éric Zemmour et Marine Le Pen laisse penser que ces différents titres ont bien leur préférence. Mais publiquement, hors de question d’assumer un parti-pris. Ce que répète d’ailleurs l’ex-LR proche de Marion Maréchal Erik Tegnér, aujourd’hui directeur de la rédaction de Livre Noir. Que ce soit sur Twitter ou dans les colonnes du Parisien, le jeune homme de 28 ans le jure, il ne roule pas pour Éric Zemmour.

Pour autant, un détour par la chaîne YouTube de ce média permet de constater que le “Z” est le candidat à l’élection présidentielle le plus couvert par Livre Noir, que ce soit à la faveur d’un reportage en Hongrie aux côtés de l’essayiste, où à l’occasion d’un sondage commandé au mois de juin pour tester son potentiel électoral. En outre, les ramifications entre les acteurs de ce pure-player et la galaxie zemmouriste sont nombreuses. “Soutien total à Zemmour”, peut-on lire sur une publication Instagram d’Erik Tegnér, partagée en octobre 2019, du temps de la Convention de la droite, où le polémiste avait prononcé une violente diatribe contre l’islam et l’immigration (et qui lui avait valu des poursuites).

Récemment passé de la branche vidéo de Valeurs actuelles (VA+) à Livre Noir, Georges Matharan affiche également une certaine proximité avec le polémiste sur le même réseau social, que ce soit tout sourire en sa compagnie ou attablé en terrasse avec Stanislas Rigaud, président de la Génération Z. L’Express rapporte par ailleurs que François-Louis de Voyer, cofondateur du site, était présent lors d’une rencontre informelle entre Éric Zemmour et Marion Maréchal, organisée le 31 mai 2019 au domicile de Sarah Knafo, première conseillère du polémiste. On pourrait aussi citer Maud Koffler, rédactrice en chef adjointe de Livre Noir, qui a officié chez Via, ex-Parti chrétien-démocrate, en qualité de chargée de presse de son président Jean-Frédéric Poisson, lequel s’est dit “prêt” à s’effacer à en cas de candidature de l’essayiste.

Mais bien plus puissant que ces médias de niche, le navire amiral de cette campagne à la droite de la droite reste l’empire médiatique de Vincent Bolloré. Et là encore, c’est l’ancienne vedette de CNews qui paraît le mieux placé.

On se retrouve en plateau avec des gens qui adorent Zemmour à commenter son dernier déplacementUn haut responsable du Rassemblement national

Ce qui agace très fortement au sein du parti lepéniste où la chaîne d’opinion était jusqu’il y a peu perçue comme une alliée de poids dans la conquête du pouvoir. ”Ça fait trois semaines aujourd’hui que la direction de CNews n’a pas souhaité nous inviter sur les plateaux de télé en journée. Moi, je n’ai été invité qu’une fois, c’était dans la matinale, pour tout le reste, on nous a dit: ‘Pour l’instant, on ne vous invite pas’”, a grogné, le 27 octobre sur le plateau de Pascal Praud, Jordan Bardella, président par intérim du RN, dénonçant les orientations prises par la chaîne: “C’est Zemmour matin, midi et soir (...) Zemmour à la plage, Zemmour au stand de tir, Zemmour à la boucherie...”.Le présentateur vedette de la droite conservatrice s’est abrité derrière le CSA qui ”édicte des règles” et a renvoyé le dirigeant du parti à sa “paranoïa”.

Quelques jours auparavant, c’est le très proche de Marine Le Pen, Steeve Briois, qui fulminait sur Twitter après un ”édito ignoble” signé sur la chaîne par Jérôme Béglé, directeur-adjoint de la rédaction du Point: “Je pose maintenant sincèrement la question : à quoi joue CNews. Et au profit de qui?” Le titre de l’édito: “Marine Le Pen, plus elle parle, moins on l’entend”. Au HuffPost, un haut cadre du Rassemblement national fait part de son amertume. “Depuis deux mois, Zemmour y bénéficie d’une promotion permanente. Le moindre de ses faits et gestes est commenté à l’antenne. On est invité pour parler de la campagne de Marine Le Pen, et finalement, on se retrouve en plateau avec des gens qui adorent Zemmour à commenter son dernier déplacement où sa dernière progression dans les sondages”, déplore ce responsable pourtant habitué des joutes cathodiques.

Un phénomène que constate également Alexis Lévrier. “Sur CNews, c’est évident. Et cela n’a pas arrêté avec son départ de la chaîne. Dans l’“Heure des Pros”, Pascal Praud fait tout le temps la promotion de Zemmour”, observe l’historien, qui fut un temps un intervenant ponctuel de cette chaîne du groupe Canal. Le spécialiste précise que les autres chaînes du groupe détenus par l’entrepreneur breton offrent une large place au polémiste: selon le décompte fait par Claire Sécail, chercheuse au CNRS, 40% du temps d’antenne politique de TPMP sur C8 a été consacré à l’essayiste depuis la rentrée. Et à en croire cette enquête fouillée publiée par Le Monde mardi 16 novembre, cela n’est pas prêt de changer.

Selon le quotidien du soir, Vincent Bolloré échange quotidiennement avec le candidat putatif à l’élection présidentielle, alors que Marine Le Pen n’a pas été reçue lorsqu’elle a demandé à rencontrer le patron de la chaîne pour se plaindre du traitement qu’elle reçoit. Il paraît loin le temps où, selon une anecdote du Canard enchaîné confirmée par Le Monde, la présidente du RN menaçait BFMTV de se passer de son antenne au profit de CNews. C’était en septembre 2020. À cette époque, elle réunissait jusqu’à 25% d’intentions de vote, contre 17% aujourd’hui. Entre temps, “les idées d’extrême droite sont passées à une échelle industrielle. On répète toute la journée que Marine Le Pen est de gauche. L’expression ‘grand remplacement’ (que récuse Marine Le Pen, NDLR) y est employée à foison”, décrypte Alexis Lévrier, dépeignant ainsi une époque inédite sous la Ve République dans laquelle une galaxie médiatique se paye le luxe de choisir qui des deux candidats d’extrême droite devrait se qualifier au second tour de l’élection présidentielle.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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