Confronté à l'affaire Khashoggi, le roi Salman veut affirmer son autorité face à MbS

La disparition le 2 octobre à Istanbul du journaliste et dissident saoudien Jamal Khashoggi a eu de telles répercussions à travers le monde que le roi Salman s'est senti obligé d'intervenir directement, ont déclaré à Reuters cinq sources liées à la famille royale. /Image diffusée le 25 septembre 2018/REUTERS/Bandar Algaloud/Avec la permission de la Cour royale de l'Arabie saoudite

DUBAI (Reuters) - La disparition le 2 octobre à Istanbul du journaliste et dissident saoudien Jamal Khashoggi a eu de telles répercussions à travers le monde que le roi Salman s'est senti obligé d'intervenir directement, ont déclaré à Reuters cinq sources liées à la famille royale.

Le 11 octobre, le roi a dépêché à Istanbul son plus proche conseiller, le prince Khaled al Fayçal, gouverneur de La Mecque, pour tenter de désamorcer la crise, alors que les accusations se multipliaient contre son fils préféré, le prince héritier Mohamed ben Salman, surnommé "MbS", soupçonné d'avoir fait assassiner Khashoggi.

Durant cette visite du prince Khaled, l'Arabie saoudite et la Turquie sont convenues de mettre en place un groupe de travail commun pour enquêter sur la disparition. Le roi Salman a ensuite ordonné au parquet général saoudien d'ouvrir une enquête.

"Ce n'est pas pour rien que le roi a choisi pour cette mission à Istanbul le prince Khaled, son bras droit, son fidèle conseiller qui a aussi de solides relations d'amitié avec le président turc Recep Tayyip Erdogan", déclare une des sources saoudiennes.

Depuis, le roi Salman, 82 ans, s'est imposé comme une figure centrale dans la gestion de la crise, précise un homme d'affaires saoudien qui vit à l'étranger mais garde des liens étroits avec la famille royale.

Au départ pourtant, le souverain wahhabite, qui depuis son arrivée sur le trône en janvier 2015 a délégué la direction des affaires du pays à "MbS", véritable homme fort du pays élevé au rang de prince héritier en juin 2017, n'avait pas compris la gravité de la crise, selon deux sources.

"Mais même si 'MbS' voulait tenir le roi à l'écart de cette histoire, à un moment ce n'était plus possible: toutes les télévisions saoudiennes et arabes parlaient de la disparition de Khashoggi", dit une source.

"Le roi a commencé à interroger ses conseillers et son fils. Quand ça a pris la tournure d'une crise internationale, 'MbS' lui a parlé et lui a demandé d'intervenir."


"LE TON A CHANGÉ"

L'intervention personnelle du souverain illustre le malaise apparu au sein même de la cour sur le rôle du prince héritier et sur sa capacité à gouverner, estiment les sources interrogées par Reuters.

Avant l'intervention du roi, les autorités saoudiennes avaient adopté un ton de défi, rejetant avec force toutes les accusations et menaçant de riposter à d'éventuelles sanctions, notamment par l'arme du pétrole.

"Ces réactions et ces menaces venaient du prince héritier. Mais maintenant le roi gère personnellement le dossier et le ton a vraiment changé", dit l'homme d'affaires saoudien interrogé par Reuters.

"Le roi vivait dans une bulle. Ses conseillers ont commencé à le mettre en garde contre le risque de voir le prince héritier agir sans aucun contrôle, ils ont commencé à dire au roi d'ouvrir les yeux sur ce qui se passe."

Agé de 33 ans, Mohamed ben Salman a lancé depuis l'arrivée de son père au pouvoir un vaste chantier de réformes sociales et économiques, avec des mesures phares comme l'ouverture de cinémas dans le royaume ou la permission accordée aux femmes de prendre le volant.

Il s'est aussi créé de solides inimitiés en écartant certains membres de la famille royale, tout en accentuant sa mainmise sur les services de sécurité et de renseignement.

Il a ainsi fait poursuivre pour corruption des hommes d'affaires et des membres de la famille royale, une purge spectaculaire qui a concerné des centaines de personnes. Il mène par ailleurs au Yémen une guerre coûteuse contre les rebelles chiites.

La disparition de Khashoggi a encore terni son image.

"Même si c'est son fils préféré, le roi doit penser à l'avenir de la famille royale et de la monarchie car toute cette affaire pourrait provoquer un effet domino", commente une source.


"UNE TRÈS MAUVAISE AFFAIRE"

Au début, Ryad a démenti toute implication dans la disparition du journaliste mais la réaction des Etats-Unis a contribué à pousser le roi à intervenir.

"Quand la situation a échappé à tout contrôle et qu'il y a eu un véritable tollé aux Etats-Unis, 'MbS' a informé son père qu'il y avait un problème et qu'il fallait y faire face", explique un Saoudien au fait des affaires de la cour.

Le prince héritier et ses conseillers pensaient à l'origine que tout cela allait se tasser mais ils se sont trompés, ajoute-t-il.

Des responsables turcs ont dit penser que Khashoggi avait été tué à l'intérieur du consulat à Istanbul et deux sources turques ont même affirmé détenir des enregistrements sonores pour appuyer cette thèse.

Aux Etats-Unis, le sénateur républicain Lindsey Graham, un proche du président Donald Trump, s'en est violemment pris mardi à Mohamed ben Salman, l'accusant d'avoir fait assassiner Khashoggi et le présentant comme un "individu toxique".

Jeudi, Donald Trump lui-même a estimé que le journaliste était sans doute mort, ajoutant que c'était là "une très mauvaise affaire" qui pourrait entraîner des conséquences "très graves" pour l'Arabie saoudite.

Cette situation pose un dilemme pour les Etats-Unis et les autres pays occidentaux. L'Arabie saoudite est le premier pays exportateur de pétrole, il achète des armes à l'Occident et s'oppose à l'influence de l'Iran dans le Golfe et au Proche-Orient.

Le malaise provoqué par la disparition du journaliste a aussi gagné les milieux d'affaires, poussant de nombreux dirigeants d'entreprises et de banques à annoncer leur retrait du "Davos du désert", une conférence internationale sur l'investissement qui aura lieu du 23 au 25 octobre à Ryad.

Jeudi, le secrétaire américain au Trésor, Steve Mnuchin, a annoncé à son tour qu'il ne se rendrait pas à cette conférence. La directrice du FMI Christine Lagarde, le ministre français de l'Economie Bruno Le Maire ou encore le ministre britannique du Commerce Liam Fox avaient déjà pris une telle décision.


(Correspondants de Reuters; Guy Kerivel pour le service français)