Un confinement par classe d'âge n'inversera pas la courbe, mais pourrait aider à déconfiner

Matthieu Balu
·Journaliste sciences/tech video au HuffPost.
·7 min de lecture
Un confinement par classe d'âge n'inversera pas la courbe, mais pourrait aider à déconfiner (image d'illustration) (Photo: DGLimages via Getty Images)
Un confinement par classe d'âge n'inversera pas la courbe, mais pourrait aider à déconfiner (image d'illustration) (Photo: DGLimages via Getty Images)

CORONAVIRUS - Un confinement réservé aux personnes âgées et aux plus vulnérables? C’est non. Olivier Véran, le Ministre de la Santé, l’affirme ce vendredi 6 novembre: “ce n’est pas une solution que nous avons retenue et que nous retiendrons”. “Il n’est pas question pour nous d’avoir un confinement imposé pour les personnes âgées”, a répété ce dimanche le porte-parole Gabriel Attal invité du Grand rendez-vous Europe1/LesEchos/Cnews.

Le gouvernement semble ainsi écarter sans la moindre ambiguïté cette hypothèse déjà balayée par Emmanuel Macron, mais qui n’est pas totalement exclue dans l’entourage du président, selon Le Monde.

Selon le quotidien du soir, des proches du chef de l’Etat lui conseilleraient ainsi depuis plusieurs jours, ”à bas bruit”, une stratégie nouvelle face au coronavirus. Il s’agirait d’un confinement réservé aux “personnes vulnérables”, c’est-à-dire âgées ou fragilisées par la maladie. Une mesure basée sur une donnée simple: 65% des malades atteints du Covid-19 aujourd’hui en réanimation ont 65 ans et plus, et 88% des malades ont au moins une comorbidité, c’est-à-dire une affection déjà déclarée.

Soucieux de ne pas relancer le débat, le gouvernement a donc fermé la porte à une telle possibilité, qui pose bien entendu des problèmes non seulement logistiques, mais aussi éthiques et légaux. Pourtant, déconfiner en premier les classes d’âges les moins vulnérables aux formes graves de la maldie pourrait être un atout clef pour maintenir le nombre de malades sous contrôle.

Baisse de la mortalité de 85%

Dès le mois d’avril, alors que le premier confinement était en vigueur dans presque toute l’Europe, une étude parue dans la revue National Library of Medecine sous la direction de l’AP-HP évoquait ainsi la possibilité d’un déconfinement en “deux étapes” où les plus vulnérables resteraient à domicile dans un premier temps. Les auteurs de l’étude établissaient, si toutes les mesures préconisées étaient mises en place, une baisse de la mortalité due au virus de 85% par rapport à un déconfinement généralisé... et une absence de deuxième vague.

Cette situation rêvée, inimaginable dans la France de cette fin d’année 2020, serait le résultat de deux facteurs: la mise à l’abri de ceux qui paient de très loin le plus lourd tribut à la pandémie, et le développement, sous contrôle et sans que les urgences ne soient débordées, d’une immunité de groupe construite sur la durée. Une analyse renforcée depuis par une autre étude, britannique cette fois, soulignant les vertus d’un retour “stratifié” à la normale.

On le sait, le déconfinement par classe d’âge n’a pas eu lieu au printemps dernier, mais le docteur Blachier, co-auteur de l’étude, soutient que les conclusions de cette dernière restent tout aussi valables aujourd’hui: “Sur le plan statistique et épidémiologique, il n’y a pas de débat. Ce serait la meilleure mesure à prendre.” Un avis partagé en partie par le conseil scientifique... dans son rapport du mois d’avril, qui préconisait “la protection des populations les plus vulnérables” à l’heure du premier déconfinement.

Le plan imaginé par les chercheurs prend en compte l’ensemble de ces populations fragiles, sans s’arrêter au seul critère de l’âge: les plus de 65 ans resteraient à domicile, ainsi qu’une part des 50-65 ans, qui bien que moins vulnérables sont une proportion importante des malades atteints par des complications dues au virus. Le paramètre décisif est alors l’existence ou non de facteurs de comorbidité. “Il faut appliquer le même système que celui qui est en place dans l’éducation nationale: aller chez son médecin qui identifie les facteurs de risque, et le cas échéant bénéficier d’un arrêt de travail pour la durée de la pandémie.”

L’isolement total, mission impossible?

Protéger les plus fragiles, tout en permettant aux autres de vivre dans une relative liberté, voilà les avantages d’un déconfinement qui ne serait pas généralisé. Pourtant, même chez les chercheurs, cette idée est loin d’être partout validée. L’une des opposantes les plus vocales à cette proposition exerce à l’université d’Édimbourg, en Écosse. Pour le professeur Devi Sridhar, le problème avec l’idée de protéger les plus vulnérables en les isolant, c’est tout simplement que “ça ne marche pas”.

Pire, en prenant l’exemple de la Grande-Bretagne qui, dans les premières semaines de l’épidémie, a appliqué une forme de confinement partiel, c’est même une “catastrophe”. Londres avait rapidement fait marche arrière en décidant, à la fin mars, d’un confinement généralisé. Pourquoi un tel échec? D’abord parce que les personnes âgées vivent parfois dans des foyers intergénérationnels qui rendent l’isolement impossible: selon une étude parue en 2016, ce sont 17% des 60-75 ans qui en France habitent avec au moins l’un de leurs enfants à domicile…

Mais plus encore, explique ainsi Devi Sridhar dans le Guardian, les personnes âgées ont besoin d’être aidées et accompagnées dans leur vie quotidienne. Soins médicaux, nourriture, lien social avec les familles et les amis... autant d’éléments qu’une mise à l’isolement prolongée complique, voire interdit. Impossible alors d’appliquer un confinement par âge efficace.

C’est bien pour cela que le déconfinement ne doit pas être une coupure totale d’avec le reste de la société, et doit s’accompagner de règles qui le rendent non seulement acceptable, mais aussi efficace, réplique Martin Blachier à ces critiques. Le praticien propose une vingtaine de mesures, qui selon lui doivent permettre de faire du confinement par classes d’âge un véritable “plan” englobant toute la population.

Accompagner les personnes vulnérables

Parmi les idées qu’il propose, ne pas limiter le droit de prendre l’air pour les personnes vulnérables, les fournir gratuitement en masques FFP2, organiser un système de portage de repas en lien avec l’industrie hôtelière... autant de mesures qui doivent leur rendre supportable la contrainte d’un confinement prolongé. Mais ce n’est pas tout. À la différence de la Grande-Bretagne au début du mois de mars, il faut accompagner cet isolement par une lutte accrue contre le virus.

Si l’on encourage les plus des 60 ans à rester chez eux, alors qu’on laisse le virus se propager librement chez les jeunes et les actifs, c’est en effet l’échec assuré, prophétise Martin Blachier, qui ici s’accorde avec Devi Sridhar. “Si la pression du nombre de malades est trop importante chez les jeunes et les actifs, cela va se propager chez les plus vulnérables, y compris s’ils sont confinés”, explique ainsi le professionnel de santé.

C’est pourquoi il recommande deux mesures additionnelles, à l’heure du déconfinement, pour l’ensemble de la population. D’abord, un changement de la politique de test avec une stratégie de quarantaine complète et de dépistage systématique pour tout quartier ou lieu de travail touché par un cas de Covid. L’objectif n’est pas de faire disparaître le virus, mais bien d’aplatir la courbe, pour reprendre une expression très utilisée au début de la pandémie.

Ensuite, une amende dissuasive pour toute personne organisant un rassemblement privé, ces événements si favorables aux foyers épidémiques: “Je pense que 10.000 euros d’amende serait un chiffre dissuasif. C’est trop grave de faire ça dans une situation aussi tendue.” Il ne s’agirait alors plus seulement d’un déconfinement par classe d’âge, mais d’un plan où chaque génération a ses interdits, en fonction du danger qu’il court pour lui-même... et qu’il fait courir à la société.

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.