Les conductrices Uber en Argentine face aux inégalités de genre

<span class="caption">Vue aérienne de l’Obélisque de Buenos Aires, monument historique situé sur la Plaza de la Republica, à l’angle des avenues Corrientes et 9 de Julio. </span> <span class="attribution"><span class="source">Marianna Ianovska/Shutterstock</span></span>
Vue aérienne de l’Obélisque de Buenos Aires, monument historique situé sur la Plaza de la Republica, à l’angle des avenues Corrientes et 9 de Julio. Marianna Ianovska/Shutterstock

Dans une récente étude conduite entre 2020 et 2021, nous avons analysé l’insertion professionnelle des femmes proposant leurs services en tant que conductrice de voiture de transport avec chauffeur (VTC) via la plate-forme Uber dans la zone métropolitaine de Buenos Aires.

Nous avons cherché à comprendre l’expérience de ces conductrices pour analyser les barrières matérielles et symboliques auxquelles elles sont confrontées dans leur travail quotidien.

Pour y parvenir, nous avons mené de nombreux entretiens et nous sommes particulièrement intéressées aux trajectoires professionnelles d’un groupe de 14 conductrices âgées de 29 à 60 ans.

VTC et division genrée du travail

Historiquement, les sociétés ont assigné aux hommes et aux femmes des rôles spécifiques et ont facilité la construction de compétences différenciées. Ces différences aboutissent à un processus que nous appelons la division genrée du travail et qui a des effets très profonds sur le marché du travail.

La division genrée du travail explique en grande partie les inégalités vécues par les hommes et les femmes en matière d’accès et de permanence au travail salarié, et en ce qui concerne la perception des revenus. Elle impacte également leur autonomie personnelle et économique, et donc la construction de leur identité.

Au cœur de l’activité des VTC se trouve l’aptitude à se déplacer dans l’espace public, le rapport à l’automobile et la connaissance technique des véhicules – des compétences souvent associées au genre masculin.

Comme c’est le cas dans d’autres pays, comme la France, les femmes en Argentine ont moins facilement accès au permis de conduire que les hommes : seulement 3 inscrits sur 10 sont des femmes. Les femmes ont donc moins accès à la mobilité dans l’espace public. Cela implique aussi une faible insertion des femmes dans le secteur des VTC.

Pourquoi y a-t-il plus de conductrices Uber ?

Lors de nos recherches, le marché du travail argentin se caractérisait par un fort taux de chômage et de sous-emploi, et par un nombre important d’activités précaires. Cette situation était aggravée par la récession économique qui a commencé en 2018 et a empiré pendant la pandémie.

L’arrivée d’Uber en 2016 a favorisé le développement du marché des VTC. Bien que les femmes demeurent en minorité, elles constituaient 11 % des travailleurs au cours du premier semestre 2018. On estime pour l’année 2019 qu’il y aurait environ 55 000 chauffeurs actifs dans la zone métropolitaine de Buenos Aires, et en juin 2019 la participation des conductrices avait augmenté de 110 % en un an.

Puisque cette profession est souvent considérée comme masculine, cette évolution pourrait constituer une remise en cause des idées reçues quant à des professions qui seraient genrées. Toutefois, notre analyse des parcours professionnels montre aussi que la plupart de ces conductrices avaient déjà acquis les compétences nécessaires à ce travail en exerçant des métiers masculinisés ou impliquant la conduite. Par exemple, beaucoup d’entre elles travaillaient comme conductrices de taxi ou comme visiteuses médicales en utilisant leur propre voiture.

De plus, nous avons également rencontré des exemples encore plus parlants d’insertion en milieu professionnel masculin, comme dans le cas d’Alejandra. Alejandra a appris à conduire un camion et a postulé pour un emploi de livreuse de pain. Elle avait auparavant travaillé au service de prélivraison pour une agence automobile, incluant le nettoyage des voitures et la vérification des fluides.

« J’ouvre et ferme l’appli quand je veux » : les limites du travail indépendant

Uber ne possède pas de parc automobile et ne propose pas d’emplois classiques et salariés. Cependant, la plate-forme utilise des algorithmes pour attribuer les trajets à effectuer aux conducteurs, et fixe les tarifs en fonction de l’heure de la journée et de la disponibilité entre offre et demande. En outre, l’entreprise permet l’évaluation par les utilisateurs du service fourni par les conducteurs. Le score obtenu engendre des sanctions ou des récompenses de façon à influencer le travail des conducteurs.

Cependant, Uber recrute des personnes pour assurer le service en vertu d’un statut de « chauffeurs partenaires » tout en favorisant le caractère indépendant de l’activité. Bien que cette indépendance ait des limites, comme suggéré ci-dessus, les conducteurs ont tendance à adopter l’idée d’autodétermination dans le travail. Une expression courante utilisée par les chauffeurs pour illustrer cette idée est : « J’allume et éteins l’application quand je veux », signifiant qu’il existe beaucoup de liberté pour organiser ses horaires de travail.

Nous avons questionné des femmes et des hommes sur le sens de cette idée d’indépendance promue par la plate-forme.

Les chauffeurs masculins évoquent majoritairement les notions d’entrepreneuriat et la possibilité de « devenir leur propre patron ». Comme Fabián, 23 ans, le dit :

« La vérité, c’est que je reste avec Uber par commodité, tu es ton propre patron, personne ne t’embête, tu ne donnes d’explications à personne, tu n’as pas à suivre l’emploi du temps de quelqu’un d’autre. »

Pour les conductrices, l’indépendance se traduit par un idéal qui consiste à concilier travail rémunéré et care – le soin accordé aux autres et notamment à sa famille –, ce qui se traduit par des expressions spontanées telles que « Uber est une opportunité parfaite pour une mère » ou « Je peux être instantanément avec mes enfants en cas de problème ».

Le fait que ces expressions soient partagées aussi bien par les femmes ayant des enfants à charge que par celles n’en ayant pas montre que les conductrices considèrent que leur activité professionnelle permet de remplir les rôles féminins attendus.

L’influence du genre dans les horaires de travail

La nuit, les week-ends et les heures de conduite vers l’école ou le bureau sont associés à une forte demande et, par conséquent, à des tarifs plus élevés pour demander un chauffeur Uber.

Cependant, les possibilités de travail lors de ces périodes sont inégales entre les hommes et les femmes, les conductrices ayant plus de difficultés à accéder à ces créneaux horaires. Ainsi, les femmes se sentent plus exposées que les hommes lorsqu’elles conduisent la nuit en raison de l’insécurité et du harcèlement dans la rue. Celles qui ont des responsabilités familiales ne peuvent pas assurer le travail de nuit, ni les périodes d’entrées et sorties d’école, car elles doivent accompagner leurs propres enfants. Cette même difficulté s’applique aux week-ends, lorsque les écoles sont fermées et que les conductrices n’ont pas d’aide pour la garde des enfants. Tous ces obstacles impliquent un écart important entre les sexes en termes d’heures travaillées et de revenus.

Alejandra, conductrice de 43 ans, explique comment elle perçoit la situation :

« Ici, ce qui détermine combien tu gagnes, c’est le nombre de trajets que tu fais. Donc, si vous faites 12 heures d’affilée, vous gagnez la même chose que n’importe quel homme qui fait 12 heures d’affilée. Il n’y a pas d’inégalité là-dedans. Mais il est très difficile pour une femme de faire 12 heures de suite. »

Dans le même sens, María del Carmen, une conductrice de 39 ans, dénonce avec ses propres mots les inégalités vécues par les conductrices :

« Je sais que la nuit, on gagne beaucoup mieux sa vie, on fait les trajets au frais, le tarif est plus cher. Et la même chose se produit tôt le matin. Mais j’ai cet obstacle, enfin, je n’appellerais pas ça un obstacle, mais il est vrai que j’ai un petit enfant, donc je dois m’adapter à ses horaires, je dois travailler quand on s’en occupe. »

Le dernier témoignage est celui de Melisa, une conductrice de 29 ans qui ne craint pas les dangers de l’obscurité et ouvre l’application à l’aube :

« Mon fils dort avec ma grand-mère. Alors je travaille à l’aube, puis, je rentre à 8h, viens le chercher, l’emmène au jardin d’enfants, je le laisse là et je travaille jusqu’à 16h, 17h quand il sort. »

Rééquilibrer les tâches domestiques entre les hommes et les femmes

La progression de la part des femmes qui conduisent pour Uber permet de remettre en cause les idées reçues sur le genre des professions. Cependant, ces femmes restent confrontées à de nombreux obstacles pour réussir leur travail indépendant. La répartition inégale des tâches familiales est sans aucun doute la plus considérable, car elle influence les horaires de travail et, par conséquent, les revenus générés. Par conséquent, il est urgent que les politiques publiques sur le care contribuent à cette lente conquête, en redoublant d’efforts pour parvenir à une répartition plus équitable entre les sexes des activités non rémunérées effectuées à domicile.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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