TOUT COMPRENDRE - Violences, déploiement du Raid... Que se passe-t-il à Mayotte?

Des cendres sur la route à Kwaméni, épicentre des violences à Mayotte.  - Grégoire Mérot
Des cendres sur la route à Kwaméni, épicentre des violences à Mayotte. - Grégoire Mérot

Les violences se succèdent depuis une dizaine de jours à Mayotte, département français d'outre-mer. Les affrontements entre bandes se multiplient, les émeutes débordent jusqu'à bloquer les axes routiers, et l'Etat a décidé l'envoi d'une unité du Raid pour ramener l'ordre sur place. Mais ce climat délétère n'a rien de ponctuel, et s'inscrit sur la toile de fond des difficultés économiques et d'une immigration irrégulière galopante.

Depuis une dizaine de jours maintenant, l'île de Mayotte - département français situé dans l'Océan indien - est à feu et à sang. L'expression n'a rien d'excessif, tant les violences s'y multiplient, et atteignent une intensité aberrante. Rixes entre bandes rivales, attaques de véhicules et de moyens de transport, dégradation du mobilier urbain, affrontement avec les forces de l'ordre, déploiement du Raid sur place: le territoire vit au rythme des exactions et des tensions, les élus appellant à une réponse forte de l'Etat.

Le marasme sur place n'est pourtant pas nouveau, nourri par la colère face à l'immigration comorienne, et s'est régulièrement imposé dans l'actualité française au cours des dernières années. BFMTV.com fait le point sur la crise en cours.

• Quels sont les événements des derniers jours?

Le conflit s'est cristallisé le 12 novembre dernier lorsqu'un jeune homme de 20 ans, habitant le quartier de Kawéni, au nord de la capitale Mamoudzou, a été tué à la machette, apparemment assassiné par une bande issue de la localité de Doujani. Car les émeutes actuelles prennent d'abord l'allure de confrontations entre quartiers. Ainsi, des jeunes du même quartier de Kawéni ont également été assaillis dans leur bus scolaire, immobilisé au préalable par les jets de pierres de leurs rivaux.

De surcroît, à l'issue d'une autre agression dans un bus, un collégien a eu la main coupée. Le ramassage scolaire est d'ailleurs interrompu depuis mercredi dernier, même s'il devait reprendre ce mardi.

En réponse, 200 à 250 jeunes de Kawéni s'en sont pris samedi à ceux de Doujani, selon un compte établi par l'AFP. Le week-end a été particulièrement violent: d'après le correspondant du Monde, on chiffre à une dizaine le nombre d'habitations incendiées samedi et dimanche, et à une cinquantaine le nombre des voitures ayant subi le même sort.

La flambée des crimes débordent en effet sur les routes, où un automobiliste a été poignardé dimanche, tandis qu'un conducteur de scooter s'est vu amputer de ses deux mains. Dans la nuit de lundi à ce mardi, des barrages routiers ont encore entravé la circulation jusqu'à ce que les policiers de la BAC ne les lèvent. La chaîne locale Mayotte Première a relevé des actes de vandalisme supplémentaires, allant de jets de projectiles, à la rupture de tuyaux d'arrivée d'eau, une manière d'empêcher les pompiers d'intervenir.

• Quelle est la réponse des forces de l'ordre?

Les agents de l'Etat et les forces de l'ordre, elles aussi régulièrement prises à partie, se retrouvent d'ailleurs en première ligne. Tâchant d'intervenir pour prévenir les violences, libérer le trafic ou séparer les gangs, elles ont reçu un renfort de poids au cours des dernières heures.

Lundi, en effet, le ministère de l'Intérieur a annoncé la mobilisation et l'envoi sur les lieux d'une unité du Raid. Soit une "dizaine de policiers" d'après la Place-Beauvau. Ceux-ci devaient débarquer, toujours selon la communication du ministère, "lundi soir ou (ce) mardi matin".

Le nombre des interpellations opérées pour l'heure par les gendarmes ou les policiers reste modeste. Lundi, le procureur de la République, Yann Le Bris, a ainsi évoqué l'arrestation de seulement "quelques mineurs".

• Quelle est la réaction de la classe politique sur place?

Et c'est bien dans le sens d'un renforcement du dispositif sécuritaire que poussent les élus locaux. Le député "Les Républicains" Mansour Kamardine a pointé le risque que l'île "bascule dans la guerre civile", réclamant du gouvernement qu'il effectue "un saut quantitatif et qualitatif en matière de lutte contre l'insécurité".

Sa consoeur parlementaire émargeant au sein du groupe "Liberté, Indépendants, Outre-mers et Territoires", Estelle Youssouffa, s'est montrée au moins aussi alarmiste auprès de franceinfo lundi.

"On exige un choc de souveraineté. La prévention tout ça, bla-bla-bla. On est dedans, on veut l'armée, le Raid, le GIGN", a-t-elle notamment posé.

• Quel rôle joue la question de l'immigration?

Dans son diagnostic à franceinfo, Estelle Youssouffa a mis des mots sur l'origine du mal selon elle:

"Plus on reçoit la misère comorienne, plus on est dépassé. Tous nos services publics sont saturés. On a des milliers d'enfants, des mineurs étrangers isolés inexpulsables, d'adultes et qui sont en train de former des bandes qui sèment la terreur. Ils ont 12 ou 13 ans, se promènent avec des machettes, et tuent".

La question de l'immigration en provenance de l'archipel voisin des Comores est très sensible à Mayotte, et les difficultés qu'elle engendre dans cette île particulièrement déshéritée est un problème endémique.

D'après les calculs de l'Insee, la population insulaire a été multipliée par quatre entre 1985 et 2017, du fait certes d'une forte natalité mais aussi de l'immigration, au point que les étrangers sont désormais majoritaires parmi les 256.000 habitants qui vivaient à Mayotte en 2017.

• La crise actuelle est-elle une première?

L'immigration, surtout dans sa dimension irrégulière, fait figure de pomme de discorde récurrente sur la scène mahoraise, et a souvent suscité la colère des locaux au fil des dernières années. La crise présente est ainsi loin d'être un cas isolé.

Au début de l'année 2018, une grève générale s'est déclenchée en protestation notamment contre la circulation de migrants clandestins, les difficultés sociales et dans le secteur de l'éducation. Il faut noter que ces tensions étaient alors déjà connues à Paris, comme le montre la blague polémique d'Emmanuel Macron, lors d'un déplacement du néo-président de la République dans le Morbihan en juin 2017, sur "le kwassa-kwassa" - du nom des embarcations utilisées par les passeurs - qui "pêche peu" et "amène du Comorien".

Le mouvement de 2018 s'est soldé par la présentation en mai suivant par la ministre des Outre-mer d'alors, Annick Girardin, sous la supervision du Premier ministre Edouard Philippe, d'un plan d'1,3 milliard d'euros censé remettre l'île à flot. La feuille de route comportait notamment le recrutement de 500 personnels de plus dans l'Education nationale, la création d'un nouveau poste de sous-préfet, l'accélération des expulsions vers les Comores et la hausse des effectifs de police et de gendarmerie.

Une augmentation revendiquée par Gérald Darmanin, intronisé au ministère de l'Intérieur après les événements de 2018, en août 2022 alors qu'il visitait Mayotte. Comme le rappelle Le Monde, le ministre a affirmé avoir étoffé les effectifs des forces de l'ordre de 50% et promis la formation imminente d'un quatrième escadron de gendarmerie mobile.

Dans un entretien paru la veille dans le JDD, il a aussi dit son intention de réformer le droit du sol à Mayotte. Gérald Darmanin entend y durcir les conditions d'accès à la nationalité française pour les enfants nés sur l'île de parents étrangers. Il faudra pour recevoir le sésame qu'au moins l'un de ces derniers réside sur le territoire depuis plus d'un an de manière régulière. "En clair, il n’y aura plus le même droit du sol à Mayotte qu’il y a sur le reste du territoire français", avait-il résumé.

Article original publié sur BFMTV.com

VIDÉO - Gérald Darmanin: "On ne doit pas permettre une attractivité de papiers à Mayotte"