TOUT COMPRENDRE - Qu'est-ce que la NRA, le surpuissant lobby américain pro-armes à feu?

TOUT COMPRENDRE - Qu'est-ce que la NRA, le surpuissant lobby américain pro-armes à feu?

Comme après chaque tuerie de masse aux États-Unis, la National Rifle Association se retrouve au centre de la polémique. Sa défense de l'interprétation la plus large du deuxième amendement de la Constitution américaine, son militantisme, et le cynisme que lui prêtent ses détracteurs, lui valent de concentrer les critiques. Toutefois, le lobby ne s'en laisse pas compter et fait parler sa puissance sur la scène publique.

Du haut de ses 18 ans, Salvador Ramos a froidement abattu 19 enfants et deux enseignantes dans une école primaire d'Uvalde, au Texas mardi. Mais il en faudrait plus pour perturber la National Rifle Association, le label - qu'on peut traduire en français par Association nationale pour les fusils - le plus connu des lobbies pro-armes à feu aux États-Unis.

La NRA a d'ailleurs maintenu sa convention annuelle de Houston - à environ 480 kilomètres d'Uvalde - qui se tient donc ce vendredi comme prévu initialement. La société Daniel Defense, dont l'un des articles a armé la main de Salvador Ramos, a renoncé à participer au rassemblement, à l'instar du gouverneur du Texas Greg Abbott, mais Donald Trump et le sénateur républicain Ted Cruz ont quant à eux confirmé leur présence. Signe de la permanence de la puissance feu médiatico-politique de l'association.

• Quelle est la doctrine de la NRA ?

La NRA entend défendre bec et ongles le deuxième amendement de la Constitution américaine, qui stipule: "Pour un peuple libre, et qui a bien l'intention de le rester, une milice bien organisée et armée apparaît comme sa meilleure sécurité". Il garantit la diffusion des armes à feu dans le public en-dehors de seuls représentants de l'Etat.

Le principe reste toutefois ouvert à interprétation: faut-il restreindre le port d'armes à des milices instituées et reconnues ou peut-on laisser une arme entre toutes les mains? Dans ce débat qui ressurgit à chaque tuerie, la NRA pousse obstinément dans le sens de la seconde option.

Au lendemain du drame d'Uvalde, l'organisation a ainsi promis, dans un communiqué, de "prier pour les victimes", tout en "jurant de redoubler (son) engagement en faveur de la sécurisation de nos écoles" - il s'agirait ici d'armer les professeurs ou de poster dans chaque établissement des agents eux-mêmes armés.

• D'où vient l'association ?

L'organisme se veut, d'après son site, la "plus ancienne organisation de promotion des droits civiques américaines". Lors de sa fondation en 1871, sous le nom d'American Rifle Association, elle vise plutôt à encourager la chasse et le tir sportif.

À dire vrai, elle espère surtout améliorer "l'habileté au tir" des vétérans de la guerre de Sécession, en tout cas en ce qui concerne ceux qui ont endossé les couleurs du Nord. En effet, les chefs des ces derniers ont visiblement déploré leur maladresse dans l'exercice, malgré la victoire contre le Sud.

Ce sont d'ailleurs deux officiers supérieurs de l'armée de l'Union qui ont créé la future NRA: le colonel William C. Church et le général George Wingate. "Avant la guerre de Sécession, on employait des mousquets, des armes peu précises avec lesquelles on ne pouvait pas viser mais vers la fin du conflit, leur précision permettait de viser. Il s'agissait donc d'entraîner les conscrits au tir", explique ce vendredi l'historien Didier Combeau, auteur de Des Américains et des armes à feu: démocratie et violence aux États-Unis, auprès de BFMTV.com.

Aujourd'hui associée dans l'imaginaire collectif à l'ultraconservatisme politique et aux États du Midwest ou sudistes, on retrouve donc le berceau de la NRA du côté de la côte Est, entre New York et le New Jersey, et son origine entre les rangs des soldats ayant vaincu la cause esclavagiste.

• Comment est-elle devenue une force politique ?

La NRA n'est pas entrée immédiatement dans l'arène politique. "La première loi sur les armes est prise en 1911, dans l'État de New York, et la NRA la laisse passer sans s'y intéresser", relève même Didier Combeau. L'historien poursuit: "C'est dans les années 1920 et surtout 1930 qu'elle va prendre conscience du risque entourant le port d'armes au niveau fédéral".

C'est en 1968 que la NRA saute vraiment le pas: elle devient alors un lobby dûment enregistré auprès du Congrès. Une bascule qu'il convient de mettre sur le compte d'une relecture des représentations traditionnelles de la violence sur le sol américain, selon l'expertise de Didier Combeau: "Jusqu'aux années 1950, on a une association entre violence et progrès, due notamment à la conquête de l'Ouest, mais à partir des années 1960, apparaît une violence qui ne fait plus sens".

Et l'auteur d'illustrer en citant tout à trac les crimes de la famille Manson mais aussi les assassinats de John Fitzgerald Kennedy en 1963, puis de son frère Robert et de Martin Luther King en 1968. "Tout ça a fait que l'idée de règlementer le port d'armes au niveau fédéral a germé", reprend Didier Combeau.

La NRA se braque aussitôt. Ce contexte nourrit d'ailleurs la victoire de "l'aile dure de l'association" dans les années 1970, remarque encore l'essayiste. Ainsi, en 1975, la NRA va encore un cran plus loin, avec la création de son Institut pour l'action législative, vecteur de son influence parmi les parlementaires. 1977 voit émerger le Political Action Commitee, le "PAC" qui obsède encore aujourd'hui la droite américaine car il est l'argentier de la NRA et finance les campagnes des personnalités politiques dont l'instance approuve la parole.

• Qui sont ses militants ?

À en croire son site internet, la National Rifle Association représente "plus de cinq millions" d'Américains. Mais certains titres de presse ont pointé l'opacité des chiffres et l'absence d'actualisation de ces statistiques depuis plusieurs années.

Didier Combeau tente malgré tout de dresser le portrait-robot du militant actuel: "Il est en général conservateur et républicain car il y a eu ces dernières années une polarisation de la société mais la relation aux armes épouse toutes les divisions fracturant la population américaine: le Nord contre le Sud, les zones urbaines contre les zones rurales, les hommes et les femmes, les blancs et les noirs, ceux-ci étant plus souvent favorables au renforcement des contrôles".

Il est par ailleurs aisé de prendre sa carte et ce, pour une cotisation relativement modique: comptez ainsi 45 dollars pour être à jour pendant un an, 75 dollars pour rejoindre officiellement l'association pendant deux ans, 100 dollars pour la rallier trois ans, et 150 dollars pour étaler votre activisme sur cinq ans.

• Comment expliquer son influence ?

La force de frappe de la NRA au sein de la classe politique est avant tout financière. Le Washington Post évalue son budget annuel à 300 millions de dollars, tandis que la BBC remarque qu'elle en a dépensé 250 millions en 2020. Et son chéquier chauffe particulièrement les années de scrutin: la NRA a ainsi injecté plus de 11 millions de dollars dans la campagne de Donald Trump en 2016... et en a investi près de 20 pour dénigrer sa rivale Hillary Clinton. Bis repetita lors de la présidentielle de 2020, au cours de laquelle la NRA a ainsi lâché 29 millions de dollars en propagande électorale.

Outre le financement, la NRA a un autre moyen de pression sur les politiques: elle sort le carnet de notes, attribuant des mentions allant de A à F - selon le système de notation américain - aux élus du Congrès en fonction de leurs positions sur port d'armes. Des appréciations qui valent consignes de vote pour ses membres.

Bien implantée dans le sérail politique et chez les décideurs économiques, la NRA a aussi quelques amis à Hollywood, et pas seulement Chuck Norris. Charlton Heston, le Ben-Hur de William Wyler ou encore le héros du Soleil vert de Richard Fleischer, en a été le président de 1998 à 2003. Sans atteindre ce degré de militantisme, une Whoopi Goldberg n'a pas fait mystère de son appartenance, tout en appuyant plus récemment l'idée d'une réforme sur la question. Samuel Lee Jackson assume lui aussi son attachement aux armes à feu. Tout comme ses collègues acteurs Bruce Willis ou Chris Pratt.

Au-delà de la publicité offerte par ces prestigieux relais, la NRA a construit au fil des ans un empire médiatique. Outre une multitude de revues et de magazines, elle exprimait ses points de vue via NRATV, finalement arrêtée en 2019 après trois d'existence.

• Son avenir est-il menacé ?

Le Washington Post, qui n'hésite pas à parler de son "déclin", rapporte que les procès intentés à l'association au cours des quatre dernières années ont largement grevé son budget, jusqu'à lui creuser un déficit de dix millions de dollars et la forcer à passer de 770 salariés permanents à 490.

Au point que d'après le quotidien, ce ressac ménage un nouvel espace à d'autres organisations, comme la National Association For Gun Rights dont le budget est passé de 6 à 15 millions de dollars entre 2019 et 2022. Des rivaux qui reprochent au dinosaure NRA sa tiédeur dans la défense du deuxième amendement.

Car le repli de la NRA ne signifie pas que le soutien de l'opinion au port d'armes recule. En novembre 2021, un sondage Gallop a même établi à 52% la part des Américains favorables au renforcement des contrôles, un pourcentage certes majoritaire mais qui n'a jamais été aussi faible depuis 2014. De surcroît, 19% du panel interrogé par Gallop y prenaient position pour l'interdiction du port d'armes, 6 points de moins qu'en 2020.

Article original publié sur BFMTV.com

VIDÉO - Manifestations à Washington et New York pour le contrôle des armes à feu

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