TOUT COMPRENDRE - Que se passe-t-il à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie?

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Des soldats polonais montent la garde à la frontière biélorusse le 9 novembre 2021 - Leonid Shcheglov / BELTA / AFP
Des soldats polonais montent la garde à la frontière biélorusse le 9 novembre 2021 - Leonid Shcheglov / BELTA / AFP

"Nous ne retournerons pas en Irak, nous resterons ici jusqu’à notre mort." Aux portes de l'Union européenne, à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, la situation est extrêmement tendue et est sur le point de tourner au désastre humanitaire.

Sous des températures glaciales, en manque d'eau et de nourriture, plusieurs milliers de migrants - de 3000 à 4000 personnes - se trouvent actuellement dans la zone frontalière, dans les denses forêts de l'Ouest de la Biélorussie, avec l'espoir de pénétrer l'espace de l'UE par la Pologne, sans succès. Varsovie, déterminé à les stopper, a en effet déployé un important dispositif militaire.

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• Comment les migrants sont-ils arrivés en Biélorussie?

Ce pays d'Europe orientale, régi par un fonctionnement plus ou moins identique à celui du temps de l'Union soviétique, ne fait "traditionnellement" pas partie de la route migratoire vers l'Europe, plus au Sud, qui traverse des pays tels que la Turquie ou la Grèce. En réalité, cette immigration forcée serait orchestrée par le pouvoir en place et le président du pays depuis 1994, Alexandre Loukachenko.

Dernièrement, le pouvoir biélorusse a affrété plusieurs avions en liaison directe depuis Istanbul ou Damas afin de faire venir ces candidats à une entrée dans l'Union européenne. Une fois arrivés à Minsk, où les migrants seraient actuellement de 10.000 à 15.000, des taxis sont spécialement utilisés afin de les acheminer vers l'Ouest. Jusqu'à peu, des liaisons directes entre Minsk et Bagdad, la capitale irakienne, étaient également opérées, avant d'être suspendues sous la pression internationale.

Si les informations sont difficiles à obtenir quant à l'identité et la provenance des réfugiés - aucune ONG ni organe de presse n'est autorisé à accéder à la zone frontalière - plusieurs témoins parlent de ressortissants afghans, irakiens ou encore syriens.

"Rien n’est moins sûr, on n'étudie pas leurs demandes, on les refoule et c’est dur de savoir leur parcours, on ne sait pas s’ils ont droit à l’asile", expliquait ainsi sur BFTMV Jérôme Guéré, délégué général du Mouvement européen.

• Pourquoi le régime de Loukachenko agit-il ainsi?

Afin de comprendre la genèse de cette épineuse situation, il convient de remonter à août 2020. Ce mois-là, des élections présidentielles entachées de graves fraudes sont organisées en Biélorussie et se soldent sans surprise par une victoire écrasante d'Alexandre Loukachenko, avec un peu plus de 80% des voix. De son côté, sa principale opposante, depuis forcée à l'exil, Svetlana Tikhanovskaïa, ne recueille que 10% des bulletins.

Très vite, plusieurs rassemblements de protestation se transforment en gigantesques manifestations, organisées à Minsk et dans plusieurs villes du pays contre ces résultats, et souvent réprimées par l'armée. Dans le même temps, l'Union européenne, dont la France, refuse de reconnaître ces résultats, et prends des sanctions économiqies. Pour Emmanuel Macron, c'est clair, "Loukachenko doit partir."

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En mai 2021, les tensions montent de nouveau d'un cran à la suite du détournement d'un avion Ryanair reliant Athènes à Vilnius, forcé d'attérir à Minsk afin de procéder à l'arrestation du journaliste et opposant Roman Protassevitch présent à bord.

Une piraterie qui pousse l'Union européenne à prendre de nouvelles sanctions économiques, qui frappent les secteurs clés de la potasse, du pétrole et du tabac. Les sanctions individuelles de l'UE contre des responsables du régime bélarusse visent actuellement 166 personnes, dont le président Loukachenko et deux de ses fils.

Une relation à couteaux tirés donc, qui pousse actuellement le président Loukachenko, dans un esprit de vengeance et de vendetta diplomatique, à mettre la pression sur l'Union européenne en massant volontairement ces migrants à la frontière. Un comportement qui l'expose à de nouvelles sanctions.

• Quelle est la situation actuelle à la frontière?

Pour l'heure, c'est autour du poste-frontière de Kuznica que se concentrent la majorité des tensions. Face à l'afflux des migrants, le gouvernement polonais, qui refuse de les accueillir, a déployé plus de 10.000 soldats armés et a commencé à construire un mur sur 184 kilomètres de frontière.

De l'autre côté, des officiers bélorusses pousseraient les immigrés vers la Pologne, notamment en les menaçant avec des tirs en l'air, selon des témoignages.

Lundi, Varsovie a dénoncé cette situation alors que plusieurs migrants ont été vus avec des cisailles et des pelles, probablement fournies par les autorités biélorusses. "Nous ne nous laisserons pas intimider et nous défendrons la paix en Europe avec nos partenaires de l'Otan et de l'UE", a tweeté mardi le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki.

"Sceller la frontière polonaise relève de notre intérêt national. Mais aujourd'hui, c'est la stabilité et la sécurité de l'UE tout entière qui est en jeu", a-t-il assuré. "Cette attaque hybride du régime (du président Alexandre) Loukachenko nous vise tous", a-t-il ajouté.

Ce mardi, après un entretien par téléphone entre Alexandre Louakchenko et Vladimir Poutine, Minsk a mis en garde la Pologne contre toute "provocation" à la frontière commune entre les deux pays. "Nous tenons à mettre en garde à l'avance la partie polonaise contre l'utilisation de toute provocation" contre la Biélorussie "pour justifier d'éventuelles actions belliqueuses illégales" contre les migrants a indiqué dans un communiqué le ministère des Affaires étrangères.

• Quelle est la réaction de l'Union européenne?

Comme attendu, les condamnations envers le gouvernement de Minsk se sont multipliées ces dernières heures. La France, par l'intermédiaire du porte-parole de la diplomatie française, a accusé le régime de Loukachenko de chercher à "déstabiliser" l'Union européenne.

"Ce régime alimente un trafic de migrants visant à déstabiliser l'Union européenne", a déclaré la porte-parole de la diplomatie française, réitérant la "solidarité" de la France à l'égard de la Pologne, au coeur des tensions migratoires avec Minsk, tout comme envers la Lettonie et la Lituanie, autres pays voisins de la Biélorussie également concernés par cette crise. 876450610001_6255659545001

Ce mardi toujours, l'Union européenne a suspendu des dispositions visant à faciliter la délivrance de visas pour les fonctionnaires du régime biélorusse. Cette décision des Vingt-Sept entérine une proposition soumise par la Commission européenne fin septembre.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a appelé lundi les Etats membres à approuver de nouvelles sanctions contre les autorités de Minsk et à envisager des mesures à l'encontre des compagnies aériennes qui acheminent des migrants en Biélorussie. Ces dernières devraient être discutées lors d'une réunion des ministres des Affaires étrangères dans les jours à venir.

Article original publié sur BFMTV.com

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