TOUT COMPRENDRE - Le nouveau coup d'État militaire en Birmanie et l'arrestation d'Aung San Suu Kyi

Hugues Garnier
·4 min de lecture
Des militaires positionnés sur la route menant au parlement birman à Naypyidaw le 1er février 2021. - Stringer - AFP - BFMTV
Des militaires positionnés sur la route menant au parlement birman à Naypyidaw le 1er février 2021. - Stringer - AFP - BFMTV

Les militaires à nouveau au pouvoir en Birmanie. L'armée du pays a perpétré ce lundi un coup d'État en renversant Aung San Suu Kyi, la cheffe de facto du gouvernement civil, avant de placer ses généraux aux postes clés du pays.

Il s'agit là du troisième coup d'État pour le pays depuis son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni en 1948: le premier en 1962 et le second en 1988, tous deux déjà menés par l'armée. Un arrêt brutal pour cette jeune démocratie après la dissolution de la junte militaire en 2011.

• Que s'est-il passé au cours des dernières heures?

Le coup d'État s'est fait tôt ce lundi avec l'arrestation du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, figure de la lutte contre la junte militaire, mais aussi du président de la République Win Myint et d'autres responsables du parti au pouvoir. Ils sont détenus à Naypyidaw, selon une porte-parole de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), dont est issue Aung San Suu Kyi.

La dirigeante birmane, dans un message diffusé sur les réseaux sociaux, a appelé la population à "ne pas accepter" à l'unanimité ce putsch, destiné selon elle à "replonger le pays sous la dictature militaire en négligeant la pandémie de coronavirus".

Cette prise de pouvoir s'est faite sans effusion de sang, l'armée se contentant de bloquer les routes autour de la capitale avec des soldats en armes et des véhicules blindés, tandis que des hélicoptères la survolaient. Les militaires se sont par la suite emparés de l'hôtel de ville de Rangoun et ont fermé l'accès à l'aéroport international. Les télécommunications, portables et internet, restaient perturbées selon nos confrères de l'Agence France-Presse (AFP) et les banques du pays ont été fermées jusqu'à nouvel ordre.

• Comment expliquer cette crise politique?

L'armée justifie ce coup d'État par les "énormes irrégularités" qui ont eu lieu, selon eux, lors des élections législatives de novembre, qui vu la LND, au pouvoir depuis 2015, s'imposer de nouveau de manière massive.

Les militaires, qui dénonçaient depuis plusieurs semaines plus d'une dizaine de millions de cas de fraudes, exigeaient que la commission électorale dirigée par le gouvernement publie la liste des électeurs à des fins de vérification. Une demande restée lettre morte.

L'armée avait pourtant démenti quelques jours plus tôt la rumeur grandissante d'un renversement des dirigeants birmans et assuré respecter la constitution après les déclarations de son commandant en chef. Le général Min Aung Hlaing, considéré comme l'homme le plus puissant du pays, avait en effet semé le doute en évoquant une abolition du texte constitutionnel si "nécessaire". Une menace finalement mise en application, comme une nouvelle illustration des difficultés du pays à se trouver une stabilité politique durable.

Ce renversement du pouvoir trouve également ses racines dans le délicat partage du pouvoir qui s'était décidé en 2015 entre la LND et l'armée, les militaires contrôlant depuis trois ministères clés: l'Intérieur, la Défense et les Frontières.

"La relation entre le gouvernement et les militaires était compliquée", souligne Hervé Lemahieu, spécialiste auprès de l'institut Lowy en Australie, interrogé par l'AFP. "Ce régime hybride, pas tout à fait autocratique ni tout à fait démocratique, s'est effondré sous le poids de ses propres contradictions."

De quoi ternir de nouveau l'image de la Birmanie à l'international, après les critiques adressées à Aung San Suu Kyi et à l'armée pour leur gestion de la crise des musulmans rohingyas, obligeant des centaines de milliers de réfugiés à fuir 2017 les exactions des militaires pour se réfugier au Bangladesh voisin.

• Quelles sont les réactions internationales?

À l'étranger la condamnation du coup d'État est jusqu'ici unanime. La Chine a appelé à un règlement des différends "dans le cadre de la Constitution et des lois afin de maintenir la stabilité politique et sociale".

Les États-Unis et l'Union européenne ont dénoncé pour leur part le coup d'Etat et exhorté à la libération des personnes arrêtées. Washington a averti de "mesures contre les responsables". Le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres a "condamné fermement (...) des développements qui portent un coup dur aux réformes démocratiques" du pays.

La France appelle quant à elle à ce que "le résultat du vote des Birmans soit respecté" et "discute avec ses partenaires dans le cadre des instances internationales", selon le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal.

• Que peut-il se passer désormais?

Les militaires birmans ont promis dans un communiqué publié sur Facebook l'organisation de nouvelles élections "libres et équitables", une fois que l'état d'urgence d'un an sera levé.

Min Aung Hlaing concentre désormais les pouvoirs "législatif, administratif et judiciaire" et un autre général, Myint Swe, a été désigné président par intérim, un poste largement honorifique.

De son côté l'ONU pourrait avancer en début de semaine une réunion du Conseil de sécurité sur la Birmanie déjà prévue de longue date en raison des derniers développements, a indiqué à nos confrères de l'AFP un diplomate sous couvert d'anonymat.

Article original publié sur BFMTV.com