TOUT COMPRENDRE - Nitrate d'ammonium: stocké par milliers de tonnes, représente-t-il un danger en France?

Salomé Vincendon
·7 min de lecture
Le nitrate d'ammonium est à l'origine des explosions de Beyrouth - AFP - BFMTV
Le nitrate d'ammonium est à l'origine des explosions de Beyrouth - AFP - BFMTV

Le nitrate d'ammonium, à l'origine des explosions dévastatrices de Beyrouth, est un sel blanc et inodore utilisé comme base de nombreux engrais azotés sous forme de granulés, mais peut aussi servir d'explosif dans les mines et les carrières. Il a causé plusieurs accidents industriels par le passé, dont l'explosion de l'usine AZF à Toulouse.

Le 21 septembre 2001, 300 tonnes de nitrate d'ammonium stockées dans un hangar en plein Toulouse avaient explosé. La déflagration avait soufflé le complexe chimique AZF (Azote Fertilisants), et fait 31 morts et 2500 blessés.

· La règlementation renforcée après AZF

"Je suis en colère. Notre expérience n'a servi à rien. D'ici deux ans, on ne s'en souviendra plus et ça, ça me désole. Ca ne devrait pas se reproduire en 2020", réagi auprès de l'AFP Claudine Molin, membre de l'association 'Plus jamais ça ni ici ni ailleurs', fondée après l'accident toulousain. Elle insiste sur le besoin de "s'intéresser aux risques industriels en dehors des catastrophes".

En France, l'explosion AZF a déclenché la mise en place de plusieurs mesures de réglementation des produits dangereux. "Cette catastrophe a conduit à l’élaboration de la loi du 30 juillet 2003 relative à la prévention des risques technologiques et naturels et à la réparation des dommages", explique le ministère de l'Ecologie sur son site.

Cette loi "Risques", et la prise de conscience de l'époque autour des produits dangereux, a entraîné plusieurs mesures qui concernent le nitrate d'ammonium. Les législations qui ont suivi ont notamment mis en place un renforcement des effectifs pour les inspections des installations classées dangereuses, des nouvelles mesures de réduction des risques, mais aussi une meilleure information des riverains au sujet des sites potentiellement dangereux.

"La réglementation sur le stockage des ammonitrates a été très renforcée suite à l'accident d'AZF" en France, assure la DREAL (Direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement) Bretagne, contactée par BFMTV.com. "C'est désormais l'une des plus strictes du monde".

· Éviter l'incendie, l'explosion

Le nitrate d'ammonium, comme ses dérivés, sont soumis à des règles strictes: il convient "d'isoler le stockage d'engrais des produits incompatibles avec le nitrate d'ammonium, surtout en cas d'incendie", précise une fiche technique du ministère de l'Agriculture, qui cite notamment les liquides inflammables, les gaz liquéfiés sous pression ou les liquides corrosifs.

Car le nitrate d'ammonium n'est pas un produit combustible, mais un comburant, c'est-à-dire qu'il permet la combustion d'une autre substance déjà en feu. Pour rappel le stock de nitrate d'ammonium à Beyrouth se trouvait à côté d'un entrepôt contenant des feux d'artifice.

Les directives actuelles concernant le nitrate d'ammonium demandent à ce qu'il ne soit pas stocké en vrac, en énorme tas, comme c'était le cas à AZF, "mais dans des bigbag [gros sac résistant] sur des palettes, ce qui va permettre, si jamais on arrivait dans des conditions d'un risque d'explosion, que le phénomène ne se propage pas", explique sur France 3 Marie-Astrid Soenen, de l'INERIS (Institut national de l'environnement industriel et des risques).

"Sont également imposés des nettoyages réguliers des cellules de stockage pour éviter les contaminations par des matières extérieures", qui pourraient réduire la stabilité des nitrates, explique la DREAL Bretagne. Des rondes de surveillance, des détecteurs de fumées ou encore des relevés de températures pour les engrais les plus sensibles sont également prévus.

La note du ministère de l'Agriculture précise que le danger d'explosion "est généralement considéré comme peu probable pour les produits conformes à la norme et stockés dans des conditions normales" et que "les ammonitrates haut ou moyen dosage, conformes aux normes française ou européenne sont difficiles à faire détoner en l'absence de contamination".

· Des stocks bien plus gros qu'au port de Beyrouth

Si cette substance fait l'objet d'une surveillance accrue, notamment depuis 2001, cela n'empêche pas que de grosses quantités sont stockées en France, aussi importantes voire même supérieures aux 2750 tonnes contenues dans le port de Beyrouth.

"La réglementation ne fixe pas de plafond de principe à un stockage", explique la DREAL Bretagne. "Pour les plus grands stockages c’est le préfet qui détermine, site par site, la quantité maximale de stockage autorisée en fonction, notamment, de l’étude de dangers qui est remise par l’exploitant". Les quantités autorisées en Bretagne vont ainsi de 3200 à 11.000 tonnes selon les sites.

Toujours en Bretagne, les installations stockant plus de 1250 tonnes de nitrate d'ammonium sont classées Seveso bas, et Seveso haut à plus de 5000 tonnes. Le classement Seveso est une norme européenne qui catégorise les établissements disposant de substances, mélanges ou déchets dangereux présentant un risque pour la population ou l'environnement. Cela signifie qu'ils sont particulièrement surveillés et régulièrement inspectés. Une note de 2018 de l'observatoire des risques de Nouvelle Aquitaine assure par exemple que toutes les installations de stockage de nitrates d'ammonium "de plus de 1250 tonnes de capacité et en tout premier lieu, les installations de plus de 5000 tonnes" ont été inspectées.

"47 établissements ont des stockages de nitrate d’ammonium ou d’engrais à base de nitrate d’ammonium dont la quantité dépasse le seuil Seveso", déclare la DREAL Bretagne, dont 4 sites dans cette région, qui stockent des engrais.

· Des dizaines de milliers de points de stockage

En tout, les engrais à base de nitrate d'ammonium "sont stockés ou utilisés dans plusieurs dizaines de milliers d'endroits en France", selon la DREAL, des lieux de grand stockage aux points de vente intermédiaires et jusqu'aux fermes.

"La quantité totale stockée en France en général varie fortement au cours de l’année, car beaucoup de ces nitrates d’ammonium sont produits ou importés avant la saison d’utilisation sur les sols agricoles", explique la DREAL.

Ainsi à Saint-Malo, 40.000 à 60.000 tonnes d'engrais transitent chaque année par le port, écrit France Bleu, mais il n'y a jamais "plus de 7500 tonnes de nitrate d'ammonium dans le port en même temps", selon leurs informations, et la majorité du stock est en fait rapidement, voire immédiatement livrée aux agriculteurs qui concentrent la majorité des stocks.

Les agriculteurs eux-mêmes ne disposent que de quelques tonnes, et ont l'obligation de tenir un registre sur l'entreposage de leurs produits, explique le président de la Chambre d'agriculture de la Manche à France Info. Ce notamment pour qu'en cas d'incendie, les secours connaissent l'emplacement de ce produit potentiellement dangereux.

· Pas de risque zéro

Mais cette surveillance, même accrue, ne garantit pas le risque zéro, en témoigne la catastrophe de Lubrizol de Rouen en septembre dernier. Un incendie s'était déclaré dans cette usine classée Seveso haut - et donc logiquement très surveillée, très contrôlée - brûlant plus de 5000 tonnes de produits chimiques.

Quant au nitrate d'ammonium, même à petites doses, il peut déclencher des dégâts importants. Le 2 octobre 2003, l'explosion de trois à cinq tonnes d'ammonitrate dans une ferme de la Loire avait par exemple blessé vingt-trois personnes dont 18 pompiers qui luttaient depuis 45 minutes pour circonscrire un feu dans l'entrepôt d'un arboriculteur. "Des toitures et des voitures sont endommagées dans un rayon de 800m par l’onde de choc et les projections", relate le site de l'ARIA, la base de données des retours d'expériences sur les accidents technologiques.

"Il est à noter que seuls les nitrates d’ammonium les plus concentrés ont pu conduire à des explosions (détonations) dans l’histoire", assure la DREAL Bretagne. Toutefois, "les nitrates d’ammonium moins concentrés peuvent conduire à des incendies importants, des échauffements et des fumées nocives. Ils font donc également l’objet d’une attention particulière".

Article original publié sur BFMTV.com