TOUT COMPRENDRE - Loi liberticide, manifestations, influence russe... Que se passe-t-il en Géorgie?

Des manifestants à Géorgie, en Tbilissi, le 7 mars 2023, brandissant un drapeau européen. - AFP
Des manifestants à Géorgie, en Tbilissi, le 7 mars 2023, brandissant un drapeau européen. - AFP

Défendue par le parti au pouvoir Rêve géorgien, une loi visant ONG et médias en Géorgie a entraîné deux journées d'intenses manifestations dans cette ancienne république soviétique du Caucase. Ce jeudi, Tbilissi a annoncé le retrait du texte, tout en ne fermant pas la porte à son réexamen prochain.

• Que prévoyait le projet de loi contesté?

Le Parlement géorgien a donné mardi son accord initial à une loi sur les "agents de l'étranger", avec 76 voix pour, 13 contre et 57 abstentions. Les débats ont été ponctués d'insultes. La veille, un député du parti au pouvoir a giflé sans ménagement un membre de l'opposition.

Concrètement, ce projet de loi prévoit que les organisations géorgiennes, médias comme ONG, recevant plus de 20% de leur financement de l'étranger soient obligées de s'enregistrer en tant qu'"agents de l'étranger", sous peine d'amende.

Mais pour ses détracteurs, cette loi est directement inspirée d'un texte similaire adopté en Russie en 2012. L'inquiétude est d'autant plus grande que de l'autre côté de la frontière, elle permet depuis plus d'une décennie de réprimer toutes les voix critiques, notamment de nombreux sites d'informations indépendants.

"Ce projet de loi sur les 'agents étrangers' met en danger la liberté de la presse en Géorgie. Très éloigné des standards internationaux, il vise uniquement les médias et les ONG dans une claire tentative de les stigmatiser et de les intimider", s'est inquiétée Jeanne Cavelier, responsable du bureau Europe de l'Est et Asie centrale pour Reporters sans frontières.

La présidente géorgienne Salomé Zourabichvili, ancienne ambassadrice de France en Georgie, a exprimé son inquiétude. Bien qu'elle possède des pouvoirs limités, elle a fait savoir qu'elle apposerait son véto au texte, ce qui n'aurait cependant pas bloqué son adoption.

• Quelle est l'ampleur de la mobilisation?

Les manifestations ont commencé mardi, jour de l'adoption en première lecture par le Parlement du projet de loi, à l'appel de plusieurs ONG et de partis politiques d'opposition. Des drapeaux géorgiens, mais aussi européens et ukrainiens, ont été brandis par la foule, comme pour mieux marquer l'opposition des manifestants à Moscou, parsemaient les cortèges.

Dans la soirée, la vidéo d'une femme, brandissant un drapeau européen et résistant à la force du canon à eau grâce à l'aide de nombreux autres manifestants, a fait le tour des réseaux sociaux et est devenue un symbole de la mobilisation.

Mercredi soir, des dizaines de milliers de personnes ont à nouveau exprimé leur opposition dans la capitale Tbilissi. La police géorgienne a tenté de disperser les manifestants à l'aide de gaz lacrymogènes et de canons à eau, après leur avoir ordonné de quitter le parvis du Parlement où ils étaient rassemblés.

"Non à la loi russe!", scandait notamment la foule.

Le ministre de l'Intérieur géorgien a annoncé qu'au moins 77 personnes avaient été interpellées, et que 50 policiers avaient été blessés. Le parti d'opposition Girch a de son côté assuré que son président, Zourab Japaridze, avait été matraqué et placé en détention.

• Dans quel contexte ce projet intervient-il?

Depuis l'indépendance du pays, de nombreuses crises ont secoué la Géorgie. Il y a d'abord le cas de l'ancien président Mikheïl Saakachvili. En 2003, la "révolution des roses" amène au pouvoir ce pro-occidental, soucieux de faire rentrer Tbilissi dans l'Union européenne et l'Otan, mais ne rejetant pas en bloc Moscou.

Après une succession de crises, il s'exile aux États-Unis, perd sa nationalité géorgienne et devient ukrainien à deux reprises. Il retourne en Géorgie en 2021. Immédiatement incarcéré, il débute une grève de la faim. Il a finalement annoncé en décembre dernier qu'il avait été empoisonné. Depuis, les inquiétudes sur son état de santé sont grandissantes.

La Géorgie a également été marquée par une intervention militaire russe en 2008 en Ossétie du Sud et en Abkhazie. Mais alors que Tbilissi suit officiellement une ligne pro-européenne depuis 2003, et qu'une demande d'adhésion officielle à l'UE a été formulée en février 2022, au lendemain du déclenchement de la guerre en Ukraine, les doutes sont grandissants quant à la volonté de Tbilissi de se maintenir dans le camp occidental.

En plus de la loi sur "agents de l'étranger", Le Monde rapporte que des dissidents russes ont eu des difficultés pour entrer sur le territoire géorgien, dont l'activiste Anna Rivina, récemment déclaré "agent de l'étranger" par Moscou. "Il semble y avoir une coordination étroite avec le Kremlin", a expliqué au quotidien Giorgi Badridze, expert en relations internationales et ancien diplomate géorgien.

• Comment la communauté internationale a-t-elle réagi?

L'Ukraine, qui subit depuis plus d'un an une tentative d'invasion russe sur son territoire, a exprimé son soutien aux manifestants géorgiens par la voix du président Volodymyr Zelensky.

"Il n'y a pas un Ukrainien qui ne souhaite le succès à notre Géorgie amie. Succès démocratique. Succès européen", a-t-il déclaré.

La France a de son côté exprimé sa "vive inquiétude" face au projet de loi, "qui va à l'encontre du large soutien de la population géorgienne à la perspective européenne du pays". Les États-Unis ont eux appelé Tbilissi à respecter "la liberté de rassemblement et les manifestations pacifiques".

De son côté, Moscou s'est dit ce jeudi "préoccupé" par les manifestations géorgiennes, tout en assurant n'avoir "rien à voir" avec le projet de loi.

• Le retrait de la loi change-t-il la donne?

Ce jeudi, le parti au pouvoir à Tbilissi, Rêve géorgien, a annoncé le retrait du projet de loi controversé.

"En tant que parti de gouvernement responsable envers chaque membre de la société, nous avons décidé de retirer de façon inconditionnelle ce projet de loi que nous soutenions", a indiqué le mouvement sur son site.

Mais l'idée de faire adopter un jour cette disposition n'est pas complètement abandonnée. Dans le même communiqué, Rêve Géorgien indique que le texte a été "présenté sous un mauvais jour de façon trompeuse", et que des consultations publiques pour "mieux l'expliquer" allaient être lancées.

Ainsi, ce jeudi, plusieurs partis politiques géorgiens ont annoncé qu'ils continueraient les manifestations, "tant qu'il n'y aura pas de garantie que la Géorgie est résolument engagée sur une voie pro-occidentale". Ils demandent également la libération des manifestants interpellés.

Article original publié sur BFMTV.com