TOUT COMPRENDRE - "Hold-up", le documentaire aux relents complotistes qui veut dénoncer les "mensonges" sur le Covid-19

Clarisse Martin
·10 min de lecture
Hold Up le documentaire aux relents complotistes - TProd
Hold Up le documentaire aux relents complotistes - TProd

L'affiche du film donne le ton d'emblée: un homme et une femme en noir et blanc portent tous deux un masque. Ces deux protagonistes sont présentés comme aveuglés, avec à la place de chaque oeil les logos colorés de l'Agence France-Presse (AFP), et des chaînes de télévision CNews, TF1 et de notre antenne, BFMTV.

Un film qui se targue de "raconter les dessous de ce hold-up mondial", la crise liée à la pandémie de coronavirus, en donnant la parole à 17 personnalités - souvent controversées - notamment issues de la communauté scientifique ou de la classe politique.

Le documentaire, officiellement disponible depuis mercredi en VOD, fait couler beaucoup d'encre, notamment sur les réseaux sociaux. Ce jeudi, à l'heure où nous publiions cet article, le hashtag #Holdup figurait parmi les "tendances" de Twitter, avec plus de 11.000 occurrences.

· De quoi parle ce documentaire?

Dans une tribune publiée sur le site FranceSoir, l'un des producteurs du film, Christophe Cossé, résume le propos du documentaire ainsi:

"C’est la base du film, nous évertuer à comprendre: les mensonges, la manipulation, l’ingénierie sociale, la corruption. Il faut bien se figurer que la privation de nos droits, de nos libertés, de nos choix est un hold-up. Nous aurions pu l’intituler 'Coup d’Etat'", écrit-il.

Pour le producteur, qui fustige une "idéologie sanitaire autoritaire", il s'agit pourtant d'un "virus pas plus offensif qu'un autre Covid saisonnier".

"Mais les médecins sont désormais censurés lorsque leur parole publique ne fait pas écho à la politique dominante, et même sur les réseaux sociaux, la police de la pensée s’installe", dénonce-t-il également.

Xavier Azalbert, directeur de la publication du site FranceSoir, vestige du quotidien de l'après-guerre cofondé par Pierre Lazareff France-Soir, (le site n'a plus le statut d'entreprise de presse, soulignait en début de semaine le service Checknews de Libération), intervient par ailleurs dans Hold-Up.

Dans un autre article consacré à Hold-Up, Libération résume en quelques mots la thèse principale du documentaire: "Le Forum économique mondial (Davos) se sert du Covid-19 (maladie qui serait causée par un virus fabriqué par l’homme) dans le cadre d’un 'plan global (pour) soumettre l'humanité', appelé le 'Great Reset'."

· Les informations présentées sont-elles avérées?

Plusieurs fausses informations sont véhiculées au cours de ces 2h40 de film, qui laissent sentir des relents complotistes. Dans un extrait, on peut notamment entendre la professeure de médecine Astrid Stuckelberger déclarer que "leur politique (celle des dirigeants, NDLR) c'est, le plus on a de malades, le plus on est riche. Donc n'arrêtons pas la maladie".

"Une fois que vous avez persuadé les gens qu'ils sont en danger de mort, vous en faites ce que vous voulez", croit également savoir Jean-Dominique Michel, anthropologue de la santé dont le discours avait déjà été épinglé en juin dernier par L'Express.

Alexandra Henrion-Caude, généticienne et ancienne directrice de recherche à l'Inserm évoque pour sa part une "accélération d'une procédure de mise au point vaccinale sautant les phases 3, jamais fait auparavant". Une contre-vérité facilement vérifiable: selon le dernier point de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) publié le 3 novembre, 10 "candidats-vaccins" étaient en phase 3 des essais cliniques. Début octobre, LCI évoquait ses prises de parole aux accents complotistes, aujourd'hui dénoncées par l'Inserm.

Dans un autre extrait du film est également diffusée une photo assortie d'un petit texte, sans que l'on sache si ce contenu est issu d'un article de presse ou d'une vidéo, ni de quand il date. Voici ce que dispose le court paragraphe:

"Edifiant - Vaccins: l'Inde poursuit la fondation Bill et Melinda Gates pour avoir testé sans leur consentement des vaccins sur des enfants. Ils auraient provoqué 10.000 décès liés à la vaccination rien qu'au Pakistan."

Il s'agit d'une fausse information, dont le caractère mensonger a déjà été démontré, notamment en mai dernier par le quotidien 20 Minutes.

"Il y a beaucoup de jeux d'allusion, de clins d'oeil", note auprès de BFMTV.com Tristan Mendès France, maître de conférence associé à l'université Paris-Diderot chargé des cultures numériques, qui collabore notamment avec l'Observatoire du conspirationnisme. "On retrouve des mots-clés, des chiffons rouges du complotisme, comme Bill Gates, Rockefeller", ajoute-t-il.

"Ce documentaire copie, singe les codes d'un documentaire à gros budget: images prises par drone, musique quasi hollywoodienne, vrai travail musical et sonore. Il y a aussi un biais très particulier: ce documentaire joue énormément sur l'affect. On le voit à travers plusieurs choses: beaucoup de plans longs, fixes, sur des visages qui ne parlent pas, pour appuyer le pathos du spectateur. Il y a notamment un passage extrêmement long, poussif où les caméras s'appesantissent pendant plusieurs minutes sur une dame (une sage-femme dont l'extrait est visible via ce lien, NDLR) qui au bout d'un moment craque et pleure, et évidemment ils en font un spectacle. Le but n'est pas de parler à notre raison mais à nos émotions", analyse l'enseignant.

· Qui sont les intervenants?

17 intervenants se succèdent à l'écran. Il s'agit entre autres de personnalités issues du monde scientifique ou politique. Il y a par exemple le professeur Christian Perronne, chef du service des maladies infectieuses de l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine).

Ce dernier a été récemment démis de ses fonctions au sein de la Fédération française contre les maladies vectorielles à tiques (FFMVT) sur décision du conseil d'administration.

La structure a pris cette décision en raison de propos tenus par le médecin sur Sud Radio le 15 octobre dernier, où il avait notamment qualifié la situation sanitaire de "petite vaguelette", que les tests PCR étaient "souvent des faux positifs" et que les médecins généralistes "touch(aient) de l'argent" lorsqu'ils déclaraient un test positif du Covid pour leurs patients.

La FFMVT dénonçait également l'engagement public du médecin au côté de l'association BonSens, "aux valeurs étrangères à l'éthique de la FFMVT". Une association cofondée il y a quelques semaines par la députée Martine Wonner (exclue de LaREM en mai pour avoir voté contre le plan de déconfinement, qui a depuis quitté l'association) ainsi que par des personnalités pro-Didier Raoult, précisait Libération le 13 octobre.

La députée du Bas-Rhin figure également parmi les intervenants de Hold-Up. Elle avait déjà fait polémique à plusieurs reprises en estimant que le port du masque "ne ser(vait) strictement à rien" ou en demandant dans l'Hémicycle la différence entre le Covid et "une énorme grippe", rappelle l'AFP.

L'ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy, médecin de formation et contempteur de la gestion de crise sanitaire au cours des derniers mois, est également interrogé dans le documentaire. Face à la polémique grandissante provoquée par le documentaire, ce dernier s'est dit "scandalisé" par le documentaire dans lequel il apparaît et demande à en être "retiré".

Sur RTL ce jeudi, Philippe Douste-Blazy a confié avoir visionné le film dans la nuit de mercredi à jeudi. "Je suis scandalisé par presque tout ce qu'il y a dans ce film", estimant s'être fait piéger par l'un des producteurs, Christophe Cossé. "Je le fais de bonne foi depuis le début de cette crise, je donne mon avis sur la stratégie de santé publique, sans polémique, car c'est un sujet très important pour moi", affirme encore l'ancien ministre, qui explique que seuls deux brefs extraits de quelques secondes ont été retenus par l'équipe de "Hold Up", de son interview initiale de plus de 2 heures.

"C'est un documentaire qui donne la parole à Silvano Trotta, qui lui-même pense que la Lune est creuse et qu'on n'a jamais aluni", note également Tristan Mendès France. Sur le site Conspiracy Watch, les thèses défendues par cet intervenant sont largement documentées et il est décrit comme un "influent vidéaste conspirationniste".

L'interview de la sociologue Monique Pinçon-Charlot, ancienne chercheuse au CNRS classée à gauche et connue pour ses travaux sur la grande bourgeoisie avec son mari Michel Pinçon, surprend.

"C'était inimaginable de vivre ça, je ne pouvais pas imaginer que je le vivrais de mon vivant, franchement", dit-elle dans un extrait.

Un intervenant témoigne également sous couvert d'anonymat, rapporte Checknews. Présenté comme un ancien opérateur du renseignement, il soutient qu’une "source de l’Agence de sûreté nucléaire" lui aurait dit "que le virus avait été fabriqué".

Le nombre et l'hétérogénéité des intervenants constitue ainsi "la force de ce type de documentaire. On a un classique millefeuille argumentatif. C'est la masse des données qui sont données qui sont supposées être preuve de sérieux" souligne Tristan Mendès-France.

· Quelle réception sur les réseaux sociaux?

Depuis plusieurs semaines, le documentaire fait l'objet d'un fort engouement dans certains groupes sur les réseaux sociaux, tels que ceux pro-Didier Raoult ou encore de gilets jaunes.

Mercredi, Maxime Nicolle, figure du mouvement des gilets jaunes aussi connu sous l'alias "Fly Rider", expliquait dans un post Facebook avoir retiré sa publication initiale partageant le documentaire avant sa sortie officielle, afin de ne pas porter préjudice au film, et partageait là "une vidéo explicative du producteur, en lui exprimant un soutient (sic) plein et entier".

Tristan Mendès France souligne "le mode de financement assez exceptionnel". Sur Ulule, la campagne de financement close le 1er octobre a permis de rassembler 182.970 € (sur un objectif initial de 20.000 €). A 16h30 ce jeudi, la campagne lancée sur le site Tipeee affichait 103.631 € collectés par mois.

"On passe d'un petit militantisme de clavier à une semi-grosse production en ligne", commente Tristan Mendès France. "Je crois que le succès de ce documentaire est le résultat d'un pré-buzz militant. Il a en partie infusé dans l'écosystème des gilets jaunes, de façon significative, et allumé la mèche de la militance. Pour un contenu viral, c'est primordial", poursuit-il.

Plus encore, pour Tristan Mendès France, "ce documentaire a trouvé son audience parce qu'il dit ce qu'une partie des Français, marginale, (voulait) entendre".

"Ca rentre en résonance avec leur état d'anxiété, leur état de frustration, de contestation de la situation dans laquelle ils sont aujourd'hui (...). Le confinement est un terreau favorable à la diffusion de ce documentaire, qui quelque part met en images et donne des explications simplistes à un mal-être actuel ou des frustrations qui peuvent aller jusqu'à des haines. (...) C'est un monstre des réseaux sociaux, et qui est un symptôme de la façon dont les gens peuvent s'informer aujourd'hui", ajoute Tristan Mendès France.

Plus alarmant, l'enseignant note "que ce documentaire commence à essaimer au-delà des cercles complotistes radicaux, d'extrême-droite ou gilets jaunes traditionnels. Et c'est là où les choses deviennent plus inquiétantes à mes yeux, c'est quand ils commencent à essaimer en dehors de ces bulles militantes et commencent à circuler via des réseaux affinitaires, intimistes, familiaux", tels que des groupes WhatsApp réunissant des proches.

Mercredi, l'actrice Sophie Marceau a partagé l'affiche du film sur Instagram et a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux.

· Qui est à l'origine du documentaire?

La réalisation est signée Pierre Barnérias, auteur de plusieurs documentaires, notamment Thanatos, l'ultime passage, en juin 2020, qui porte sur l'expérience de mort imminente, Il était une foi ou encore M et le 3e secret, un film sur la vierge Marie qui date de 2014.

Selon Checknews, il est un ancien journaliste et a notamment fait ses armes à Ouest-France, TF1 et Europe 1. Il possède par ailleurs une chaîne YouTube, Thana TV, où le professeur Perronne ou Alexandra Henrion-Caude disposent notamment d'une playlist qui leur est consacrée.

Deux producteurs, Nicolas Réoutsky et Christophe Cossé, auteur de la tribune sur le site FranceSoir, sont également à l'origine du projet. D'après le service de vérification de Libération toujours, ces deux derniers ont notamment travaillé en tant que réalisateur ou producteur pour France Télévisions, par exemple pour l'émission La Carte aux trésors.

Article original publié sur BFMTV.com