TOUT COMPRENDRE - Ce que le détournement de l'avion dit de la contestation politique au Bélarus

·6 min de lecture
Le président du Bélarus en 2013 à Minsk. (Photo d'illustration) - AFP
Le président du Bélarus en 2013 à Minsk. (Photo d'illustration) - AFP

C'est une manière particulièrement brutale et spectaculaire de revenir au centre de l'actualité et du jeu international. Sur ordre du dictateur du Bélarus, Alexandre Loukachenko, un appareil militaire a forcé un avion de ligne de Ryanair ralliant la Lituanie depuis la Grèce à atterrir à Minsk, les forces de l'ordre en profitant pour arrêter un opposant au régime, Roman Protassevitch. La communauté internationale s'est émue tant du procédé que de l'interpellation de cette jeune figure de la contestation et évoque un renforcement des sanctions contre la Biélorussie.

Cette affaire est un volet supplémentaire du combat entre une partie de la société civile du Bélarus, l'Union européenne et les États-Unis, et enfin le pouvoir personnel d'Alexandre Loukachenko.

· Que s'est-il passé dans les airs dimanche?

L'avion Ryanair qui rejoignait dimanche Vilnius, en Lituanie, depuis la Grèce, comportait, outre des passagers grecs et lituaniens, de nombreux Européens, dont neuf Français. Mais c'est à l'un des citoyens biélorusses présents à bord que s'intéressait l'appareil MiG-29 qui l'a pris en chasse, le contraignant à plonger vers l'aéroport de Minsk. Roman Protassevitch ne s'y est pas trompé.

"Il a commencé à paniquer et à dire que c'était à cause de lui", a relaté une passagère auprès de l'Agence France Presse. Au sol, l'activiste et militant anti-Alexandre Loukachenko a bien été interpellé par la police biélorusse et placé en détention. Mais le régime de Minsk n'en démord pas: non, il n'a pas ordonné le détournement de l'avion de la compagnie irlandaise peu avant qu'il entre dans l'espace aérien lituanien, mais son déroutage, en raison d'une "alerte à la bombe", qui s'est révélée sans fondement.

Devant le tollé soulevé à l'étranger, le ministère des Affaires étrangères biélorusse a affirmé lundi: "Il n'y a aucun doute que les actions de nos organes compétents étaient en conformité avec les règles internationales".

· Qui est Roman Protassevitch?

Pour bien comprendre le fond du dossier et ses ressorts, il faut s'attacher à l'identité de l'homme interpellé. Il s'appelle Roman Protassevitch et est âgé de 26 ans. Il est connu pour avoir fondé et dirigé en tant que rédacteur en chef le média en ligne Nexta, chaîne hébergée sur l'application Telegram, qui a diffusé de nombreux appels à la manifestation contre l'exécutif d'Alexandre Loukachenko et des informations critiques du régime.

Le journaliste, craignant déjà son arrestation en raison de son activisme, a quitté le Bélarus depuis 2019, comme le précise ici le New York Times. Il a choisi la Lituanie comme point de chute, quartier général de l'opposition bélarusse, comme l'a rappelé notre consultant pour les questions internationales Ulysse Gosset sur notre plateau ce lundi.

Militant depuis l'adolescence, ce qui lui a valu un parcours et une scolarité chaotique assortie d'exclusions et d'ennuis judiciaires, il est associé à Svetlana Tikhanovskaïa, ex-candidate à la présidentielle bélarusse en 2020, qui réside aussi en Lituanie et avec laquelle il a assisté à une conférence en Grèce ces derniers jours.

Il est poursuivi dans son pays pour trouble à l'ordre public, incitation à la haine. Des chefs de mise en examen qui l'exposent à au moins douze ans de prison, selon le New York Times. Roman Protasevitch a même dit avoir peur pour sa vie à l'heure où l'avion Athènes-Vilnius était ramené vers le tarmac, car le pouvoir l'a également inscrit sur une liste de "terroristes".

· Loukachenko, un dictateur qui reprend la main ou à bout de souffle?

L'arrestation de Roman Protassevitch a pour toile de fond l'immense protestation suscitée au Bélarus par la réélection d'Alexandre Loukachenko à un sixième mandat en août 2020. Ce scrutin opaque et dont la sincérité du résultat est remise en cause, tant par des pans entiers de la société locale que par les institutions internationales, a en effet engendré de grandes manifestations. Certaines ont même mobilisé jusqu'à 100.000 citoyens.

Il faut dire que le règne autocratique d'Alexandre Loukachenko traîne en longueur. Cet homme aujourd'hui âgé de 67 ans, père de trois enfants, est le président de la République de Biélorussie depuis 1994. Auparavant, cet apparatchik du Parti communiste a tenu les rênes de fermes collectives, les fameux sovkhozes, dans les années 1980.

Ironiquement, c'est au moment où l'État soviétique jetait ses derniers feux que l'étoile d'Alexandre Loukachenko a commencé à briller. Député en 1990, il se fait une réputation de champion de la lutte contre la corruption et décroche donc la fonction suprême quatre ans plus tard. Dans un univers où chaque parcelle de l'ex-URSS sombre dans le capitalisme le plus sauvage après l'effondrement de l'Union soviétique, Loukachenko s'échine au contraire à maintenir son pays dans une forme de continuité avec le passé.

Devant ce contexte, il perpétue une recette originale où protections et amortisseurs sociaux accompagnent un autoritarisme forcené, muselant la presse et l'opposition. Homme de la Russie, il conserve des liens commerciaux et économiques étroits entre son pays et celle-ci. Il reprend même le drapeau rouge et vert de l'époque soviétique. De mandat en mandat, son assise s'érode au sein de la population et dès 2006, il avoue truquer l'issue des élections... mais à son désavantage, assure-t-il.

"J'ai donné des ordres pour que le score ne soit pas de 93%, mais d'environ 80%. Parce que plus de 90%, ça ne passe pas psychologiquement", jure-t-il alors, comme Le Figaro le relayait il y a quelques mois. En août 2020, il remporte encore la course présidentielle, avec officiellement 80% des suffrages exprimés. Les cortèges de mécontents qui descendent alors dans la rue infirment pourtant ce plébiscite.

· Des sanctions à l'international?

Cet épisode a occasionné un nouveau tour de vis du pouvoir parmi la société civile. Il a aussi irrité l'exaspération de la communauté internationale. Ce lundi, au micro de notre journaliste Apolline de Malherbe, Clément Beaune, secrétaire d'État chargé des Affaires européennes, a souligné: "Le président biélorusse lui-même est sous sanctions européennes: il ne peut plus voyager, ses avoirs sont gelés et une centaine de responsables politiques du pays sont aussi sanctionnés".

Et l'arrestation aussi inquiétante que rocambolesque de Roman Protassevitch devrait pousser les Européens et les Américains à durcir le ton encore. L'Union européenne et les États-Unis ont d'ores et déjà protesté et exigé la libération du militant. Surtout, le sommet extraordinaire du Conseil européen qui se réunit ces lundi et mardi, planche sur une batterie de mesures de rétorsion contre Minsk.

Selon nos éléments recueillis auprès de la diplomatie française, l'Organisation de l'Aviation Civile Internationale (OACI) a été saisie pour le lancement d'une enquête sur le détournement. Au registre des sanctions proprement dites, on cite de même source les pistes d'une interdiction de l'espace aérien du Bélarus pour les compagnies aériennes, l'interdiction d'atterrissage de la compagnie nationale Belavia dans les aéroports de l'Union européenne, la suspension des transits du Bélarus vers l'Europe. En fin d'après-midi ce lundi, la présidence ukrainienne a ordonné l'arrêt des liaisons aériennes directes avec le Bélarus et le survol du territoire de ce pays en provenance ou à destination de l'Ukraine.

Article original publié sur BFMTV.com

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles