TOUT COMPRENDRE - 4000 morts par jour, 92 variants: comment le Brésil perd le contrôle de l'épidémie de Covid-19

Jules Pecnard
·7 min de lecture
Enterrement dans un cimetière de Sao Paulo, au Brésil, le 31 mars 2021. - AFP
Enterrement dans un cimetière de Sao Paulo, au Brésil, le 31 mars 2021. - AFP

Il s'agit du cas le plus alarmant à ce stade de la pandémie. Chaque jour, jusqu'à 4000 personnes meurent au Brésil des suites du Covid-19, soit trois personnes par minute. Un an après le début de l'épidemie, le bilan s'élève dans le pays à plus de 355.000 morts, alors même que le nombre de cas dus aux nouveaux variants explose. Une source d'inquiétude pour des pays comme la France où rentrent chaque jour - en faible nombre certes - des ressortissants ayant séjourné au Brésil.

Face à ce drame, le pouvoir en place, incarné par le président d'extrême droite Jair Bolsonaro, refuse d'instaurer des mesures de contrôle, encore moins un confinement. Par ailleurs la structure fédérale du pays, cinquième plus vaste de la planète et première puissance d'Amérique latine, met en lumière d'importantes disparités socio-économiques qui facilitent la propagation du virus.

· Quels sont les variants présents au Brésil?

Ce n'est pas seulement le Brésil, mais tout le continent sud-américain qui affronte des variants de la souche initiale du Covid-19. Il y a d'abord eu le redoutable variant amazonien "P1", qualifié de "préoccupant" dans la terminologie des différentes agences de santé publique à travers le monde, au même titre que les variants détectés au Royaume-Uni et en Afrique du Sud. Survenu en décembre à Manaus, capitale de l'État de l'Amazonas, le P1 a fait des ravages dans le Nord-Ouest du Brésil.

"Ce variant sévit alors même qu’un certain nombre de la population a déjà été atteint (par le Covid-19), on voit qu’il a une capacité de réinfection, ce qui n’est pas forcément le cas des autres variants", a expliqué ce mardi sur BFMTV Benjamin Davido, infectiologue à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches.

Il y a ensuite le mutant "P2" ainsi que celui détecté à Belo Horizonte, capitale de l'État du Minas Gerais, au nord de Rio de Janeiro, et qui pourrait être appelé "P4". Comme l'a rapporté le journal brésilien A Gazeta, le "Belo Horizonte" combine pas moins de 18 mutations.

"Certaines d'entre elles sont présentes dans les variants brésiliens P1 et P2, ainsi que dans les B.1.1.351 (sud-africain) et B.1.1.7 (britannique)", peut-on lire.

Le virologue Renato Santana, de l'Université fédérale de Minas Gerais, expliquait récemment dans le quotidien local G1 que le variant de Belo Horizonte "a des caractéristiques communes" avec ceux qui circulaient déjà au Brésil, tout en présentant "de nouvelles caractéristiques". À l'instar des variants dits britannique et sud-africain, celui de Belo Horizonte circule plus rapidement.

Au total, l'Institut de santé publique Fiocruz - équivalent de notre Institut Pasteur - a identifié près de 92 nouvelles souches du coronavirus sur le territoire brésilien.

"L'épidémie pourrait rester à des niveaux critiques tout au long du mois d'avril, prolongeant la crise sanitaire et l'effondrement des services et des systèmes de santé", peut-on lire dans le billet publié par l'institut le 6 avril.

· Quelles sont les conséquences sur place?

Comme ce fut le cas dans plusieurs États américains comme New York ou la Californie plus récemment, de nombreux hôpitaux brésiliens se trouvent saturés de malades du Covid-19. La courbe des morts est tout aussi alarmante au Chili, où circulent également les variants détectés chez son immense voisin distant de plus de 1400 kilomètres.

"Il y a 500 patients par jour sur les listes d’attente des hôpitaux de Rio, 800 à São Paulo. Ici, c’est le chaos", se désole auprès du Parisien la docteure Marie-Christine Duniau, médecin-conseil au consulat général de France à Rio.

Les personnes hospitalisées au Brésil sont de plus en plus jeunes. Par ailleurs les formes graves de la maladie, qui entraînent insuffisances respiratoires, embolies ou accidents cardiaques, se multiplient. "De nombreux jeunes de 35-40 ans ont des formes plus graves, sûrement dues au P1", poursuit la docteure Marie-Christine Duniau dans Le Parisien.

Le variant a donné un dramatique coup d'accélérateur à l'épidémie. Rien qu'au mois de mars, 66.800 malades sont morts des suites du Covid-19. C'est plus du double des chiffres de février. D'après les modélisations de l'Université de Washington, si le taux d'incidence devait augmenter de 10%, le nombre de morts au Brésil pourrait atteindre les 600.000 au 1er juillet.

Le correspondant du Monde au Brésil a récemment rapporté que le taux d’occupation des services de soins intensifs dépassait actuellement les 90% dans 17 des 26 États. Des centaines de Brésiliens ayant contracté un Covid sévère sont morts en attendant un lit disponible à l'hôpital.

"C’est absolument dramatique. Pratiquement partout dans le pays le système de santé s’est effondré", a témoigné Paulo Menezes, épidémiologiste à l’Université de São Paulo, auprès du quotidien du soir.

· Quelle est la réponse des autorités?

Il y a d'abord celles, publiques et notoires, de Jair Bolsonaro lui-même. Début mars, alors que le pays dépassait la barre des 260.000 morts dus à la pandémie, le président brésilien a réprimandé son peuple durant l'inauguration d'un tronçon ferroviaire dans l'État du Goais.

"Arrêtez de geindre", a-t-il lancé. "Ça suffit avec ces histoires (...) vous allez pleurer jusqu’à quand?"

L'objet de son courroux était, disait-il, la mise en place d'un "état de siège" par les mairies. De fait, le système fédéral complique l'idée même d'une stratégie coordonnée, chaque État ayant des autorités suffisamment autonomes pour prendre les mesures jugées nécessaires. Couvre-feux, confinements et fermetures précoces d’activités non essentielles, y compris de lieux de culte dans un pays très croyant, ont été décrétés dans certains territoires.

À l'exception de Donald Trump, qui n'est plus aux manettes, Jair Bolsonaro est sans nul doute, dans le concert des grandes nations, le chef d'État le plus "coronasceptique". En ce sens où depuis le départ, le président a refusé de prendre l'épidémie au sérieux, incitant continuellement les Brésiliens à continuer de vivre et travailler normalement. En mars toutefois, il a concédé à ce qu'un comité de gestion de crise voie le jour.

Jair Bolsonaro a par ailleurs nommé un médecin de renom, Marcelo Queiroga, au ministère de la Santé. Lequel a annoncé lundi le lancement de la campagne nationale de vaccination contre la grippe, qui doit, dit-il, alléger le fardeau du système de santé publique. Il a également exhorté la population ayant reçu une première injection de vaccin contre le Covid-19 à bien demander sa deuxième dose.

"Pouvons-nous faire plus? Oui nous pouvons. Mais nous avons besoin de plus de doses et c'est un effort quotidien des ministères avec les pays qui produisent des vaccins", a-t-il déclaré selon Agência Brasil, l'agence d'information gouvernementale.

· Est-ce que la situation est contenue?

L'inquiétude monte en France, et dans d'autres pays, quant à la forte capacité de contamination du variant P1 et de sa propension à sortir du Brésil. Dans l'Hexagone, où les lignes de vol long-courrier avec São Paulo et Rio de Janeiro sont très réduites, sa présence semble extrêmement faible.

"Pour l’instant, pas de panique, en France le taux est très bas, de l’ordre de 0,1%, mais il doit être sous surveillance", a averti ce mardi Alain Ducardonnet, consultant santé de BFMTV.

Et d'ajouter: "On devrait être plus vigilant sur les vols qui arrivent, mais en fait, il faut reconnaître que probablement le variant est déjà là. Il faut que la quarantaine pour les passagers soit imposée."

En Amérique du Nord, c'est une autre histoire. Dans Le Parisien lundi, le Pr Rémi Salomon, représentant des médecins de l'Assisstance publique - Hôpitaux de Paris, rappelle que le P1 est "très bien installé en Amérique du Sud, au Chili", mais affirme qu'il "remonte" logiquement le continent. Près de 800 cas ont été détectés en Colombie-Britannique, province de l'ouest du Canada.

"Il arrive aux États-Unis, dans le Massachusetts, en Floride... La leçon à en tirer est que ça peut partir très vite, y compris en Europe! Certes, le nombre d’entrées sur le territoire a été réduit de manière drastique avec environ 1000 arrivées par semaine, mais une flambée peut se produire avec quelques dizaines de cas, rappelez-vous le Grand-Est ou l’Italie du Nord il y a un an!", s'alarme-t-il.

Article original publié sur BFMTV.com