Commémorations du 8-Mai: comment faire vivre l'histoire des déportés et résistants après leur mort

Mémorial pour la Seconde Guerre Mondiale à Vierville-sur-mer (Calvados), le 28 octobre 2018 - JOEL SAGET / AFP
Mémorial pour la Seconde Guerre Mondiale à Vierville-sur-mer (Calvados), le 28 octobre 2018 - JOEL SAGET / AFP

Le 8-Mai, pour célébrer la fin de la Seconde Guerre mondiale, on retrouve encore dans les cortèges partout en France des anciens combattants, anciens résistants ou déportés, ceux qui ont vécu et participé à cette guerre. Mais 77 ans après la fin du conflit, les témoins de cette période sont de moins en moins nombreux à être en vie.

"C'est un handicap grandissant", déclare auprès de BFMTV.com Jacques Varin, secrétaire général de l'Anacr (Association nationale des anciens combattants et ami(e)s de la résistance). "Les plus jeunes résistants à l'époque étaient âgés de 14 ou 15 ans, ils ont maintenant plus de 90 ans", et parmi ceux qui sont encore en vie, "certains ne sont plus en capacité de témoigner" en raison de leur âge avancé.

"Une perte pour le travail mémoriel"

Or, leurs histoires ont une place unique dans notre société. "Les témoignages de la Shoah ont une importance particulière dans la prévention de la violence aujourd'hui", explique à BFMTV.com Hélène Camarade, professeure d'études germaniques à l'université de Bordeaux Montaigne, spécialiste de la résistance allemande au national-socialisme. En ce sens, quand un témoin meurt, "c'est une perte pour le travail mémoriel, de civisme, de pédagogie" que son récit permet.

Beaucoup d'entre eux racontent en effet leur vécu dans les écoles, lors des visites de certains mémoriaux, ou régulièrement aux médias, pour que ne soit pas oublié ce passage sombre de l'Histoire, pour que chacun se rende compte de ce qu'il s'est passé alors et que cela ne se reproduise pas. Et si leurs récits peuvent être transmis par d'autres bouches, "ce n'est pas pareil, il n'y a pas la force que véhicule un témoignage vécu", déclare Jacques Varin.

Afin de ne pas perdre ces histoires, le réalisateur Steven Spielberg a lancé à la fin des années 1990 le projet Shoah Visual History. Il a enregistré des heures de témoignages de personnes ayant vécu la Seconde Guerre mondiale pour que leurs souvenirs soient conservés même après leur mort. Cet organisme possède aujourd'hui plus de 55.000 récits selon le site, de la Seconde Guerre mondiale mais aussi d'autres événements comme le génocide arménien ou le génocide des Tutsis au Rwanda.

"Notre mission est de développer l'empathie, la compréhension et le respect par le témoignage", est-il écrit sur le site de la fondation, qui souligne que chacun est une "source unique d'idées et de connaissances qui offre des récits puissants de l'histoire demandant à être explorés et partagés".

"Les témoins c'est une voie pour comprendre l'Histoire"

Les historiens pointent toutefois du doigt la fragilité que représente un témoignage pour reconstruire une période entière. Anne-Claire Faucquez, maîtresse de conférence en histoire américaine, travaille sur les sociétés esclavagistes aux États-Unis et n'a que très peu de témoignages directs de cette période. Elle explique qu'il existe des enregistrements des années 1930 de personnes ayant vécu avant l'abolition de l'esclavage (1865).

"Ce sont des documents très précieux", appuie-t-elle, mais "il s'agit de personnes qui étaient enfants avant la fin de l'esclavage, donc leur vision est potentiellement déformée" par ce qu'ils ont compris à l'époque, mais aussi par le recul de plusieurs décennies sur leurs souvenirs. Aussi utiles qu'ils soient à sa recherche, il est donc nécessaire de les recouper avec d'autres informations.

"Quand un ancien résistant meurt, on perd effectivement une voix, une façon de raconter, mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une seule perspective subjective", déclare Hélène Camarade, qui souligne également le caractère inestimable de ces témoignages. "Les témoins c'est une voie pour comprendre l'Histoire, mais les historiens utilisent plusieurs matières qu'ils recoupent, pas une seule."

Avec la disparition d'un homme, "on perd une prise avec la réalité, des détails, un point de vue", abonde Anne-Claire Faucquez mais le récit global de l'événement lui, perdure s'il est relayé, "la mémoire va se propager quand même" assure l'historienne.

"On est les témoins des témoins"

"Quand le dernier poilu, Lazar Ponticelli, est mort, des voix s’inquiétaient de la transmission de la mémoire de 1914-1918. Or, la mémoire de la Première Guerre mondiale n’a pas disparu de notre société", déclarait en 2018 à La Croix Tal Bruttmann, historien spécialiste de la Shoah.

En effet, cette période vit toujours à travers des récits conservés, mais aussi l'enseignement scolaire, les musées, ainsi qu'une multitude d'autres supports culturels comme les bandes-dessinées, les documentaires ou encore les romans qui rappellent cette guerre, même de façon fictionnelle. Les journées comme celle du 8-Mai, consacrée à la commémoration, servent aussi à se souvenir de l'Histoire, avec des lieux consacrés comme les monuments aux morts.

876450610001_6281432701001 De plus "il y a encore des enfants cachés [enfants juifs cachés pendant la guerre] qui sont en vie et peuvent témoigner", rappelle Hélène Camarade "et il y a aussi les enfants et les petits-enfants des déportés par exemple, qui partagent ce que leurs parents leur ont raconté. Il y a encore un lien", même s'il est différent. "Une autre époque, une autre phase commence, on est en transition."

L'Anacr s'est ainsi ouverte rapidement aux petits frères et soeurs des résistants, ou à leurs enfants, afin de continuer à faire vivre leurs récits par d'autres voies, "ça prolonge la mémoire directe", déclare Jacques Varin. Lui est "né en 1944, mes souvenirs du débarquement sont donc limités", plaisante-t-il. Toutefois, "je suis porteur non pas d'une expérience personnelle, mais des témoignages que j'ai entendus" et qu'il est possible de retransmettre via l'association, "on est les témoins des témoins".

Article original publié sur BFMTV.com

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