Le come-back inattendu en France de Tetsuo Hara, le créateur de "Ken le Survivant"

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Détail de la couverture de
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Ces jours-ci, les rayonnages des librairies nous replongent dans les années 1990. Tomie, Banana Fish, Eden... On ne compte plus les œuvres cultes enfin disponibles dans des éditions à la hauteur de leur stature. Le dernier titre en date à bénéficier d'un tel honneur est Keiji (1990-1993), œuvre mythique de Tetsuo Haro, le dessinateur de Ken le Survivant (Hokuto no Ken, créé avec Buronson).

Ce come-back inespéré permet de mettre en lumière une personnalité atypique victime en France d'un malentendu. "Il est perçu comme l'auteur le plus viriliste qui soit alors qu'il a beaucoup d'humour - et particulièrement dans Keiji. Il y a un ton très moqueur, souvent bon enfant", insiste l'éditeur Sullivan Rouaud, qui lance chez Mangetsu une collection dédiée à cet auteur aussi connu pour ses récits historiques.

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Jusqu'à présent, le second degré de Tetsuo Hara a rarement été mis en valeur par les traductions françaises. Il se manifeste dans les fameux "danmatsuma", cris d'agonie des ennemis de Hokuto no Ken qui mélangent onomatopées et mots déformés comme "Hidebu!" ou "Abeshi!". "D'une certaine façon, Tetsuo Hara est de la même école que Akira Toriyama, l'auteur de Dragon Ball. C'est la même recette: de l'humour et des gros bras", indique Sullivan Rouaud. Imposant de prime abord et truculent une fois qu'on le connaît, Tetsuo Hara ressemble à ses œuvres:

"Il a un look très impressionnant avec ses lunettes de soleil, sa coupe de cheveux impeccable et son costume noir Armani, on pourrait le croire sorti d'un film de Takeshi Kitano. Avant de le rencontrer, j'ai même eu peur de devoir y laisser un bout de petit doigt si jamais je faisais une bourde! Mais pas du tout, c'est quelqu'un de très abordable, d'une franchise presque brutale pour un Japonais", raconte Odilon Grevet, qui fut aussi son interprète lors de sa venue en France en 2013.

"Susciter la curiosité des lecteurs"

Keiji, dont les deux premiers tomes sont disponibles depuis mi-août (le troisième sort le 6 octobre), est au Japon une œuvre véritablement mythique - autant que Hokuto no Ken, son classique absolu en Occident. Elle doit cette aura particulière à sa genèse (la mort avant publication de son co-créateur le romancier Keiichirô Ryû) et à son sujet (un samouraï du XVIe siècle, Keiji Maeda): "Tout comme le véritable Charles de Batz de Castelmore, alias d'Artagnan, le véritable Keiji Maeda est surtout mentionné dans des écrits posthumes, à la véracité historique contestable", rappelle Odilon Grevet.

Le succès de Keiji a permis à cet obscur guerrier d’atteindre au Japon un statut légendaire. On le retrouve désormais aussi bien au cinéma que sur les pachinko, ces machines à sous japonaises: "Jusque-là, le nom de Keiji Maeda n'était connu que des quelques férus d'Histoire, et il était éclipsé par d'autres grands seigneurs de guerre comme Nobunaga Oda ou Masamune Date. Keiichiro Ryû employait le nom 'Keijirô' dans son roman. On raconte que c'est lui qui a suggéré à Hara de le simplifier en 'Keiji' dans son manga, un nom qui est maintenant repris par tous pour désigner ce personnage historique."

Féru d'Histoire, Tetsuo Hara a voulu avec Keiji "susciter la curiosité des lecteurs et les inviter à en apprendre plus sur ces hommes qu'il dépeint", estime Odilon Grevet. C’est le rôle endossé par la série dans les années 1990, alors que la bulle économique japonaise éclate: le caractère individualiste du personnage a marqué une génération en pleine désillusion face à la faillite des institutions, analyse encore le traducteur:

"Si Hokuto no Ken était la série qui incarnait un peu la folie de la bulle, Keiji est un retour aux sources, une madeleine de Proust qui rappelle ce que c'est 'être un homme' aux Japonais. Alors que dans les années 80 les boys bands explosent au Japon et l'armée de 'beaux gosses' qui les composent ont tous des visages presque enfantins, Keiji se rapproche plus du charisme animal d'un Toshiro Mifune. Un idéal de virilité japonaise 'à l'ancienne', là où les années 90 verront les canons de beauté masculine changer encore plus, pour virer vers un côté bien plus androgyne avec l'explosion du 'visual kei' [mouvement musical inspiré du théâtre Kabuki, NDLR]."

"La réincarnation de Bruce Lee dans le corps de Mad Max"

On ne peut pas imaginer deux œuvres plus différentes que Keiji et Hokuto no Ken. Le premier se déroule dans un Japon ancestral chatoyant. Le second dans un monde désertique et post-apocalyptique inspiré de Mad Max. L'une est guidée par un héros épicurien, bon vivant, amoureux des plaisirs de la vie et prêt à tout pour défendre ses amis. L'autre met en scène "un avatar de jeu-vidéo, qui enchaîne les [niveaux] remplis de sbires jusqu'au gros vilain, le boss".

"Je ne pense pas qu'on s'attache autant à Kenshirô qu'à Keiji. Là où Keiji est la force qui guide le récit, dans Hokuto no Ken ce sont surtout les antagonistes qui sont mémorables", commente Odilon Grevet, qui réfute toute ressemblance physique entre les deux personnages: "Si au niveau du character design, les mauvaises langues diront que Keiji est simplement un Kenshirô avec les cheveux longs, il a les traits bien plus adoucis, moins 'géométriques' que son prédécesseur."

"Là où Kenshirô était une réincarnation de Bruce Lee dans le corps musclé et huilé de Max Rockatansky, où chaque chapitre était l'occasion de découvrir une nouvelle technique pour battre son adversaire, Keiji n'est pas un expert en arts martiaux", ajoute le spécialiste. Il possède suffisamment d'instinct pour se distinguer au combat, mais la plupart des intrigues dans le manga sont résolues grâce à son inventivité et à sa prise de risques. L'une des spécialités de Keiji c'est d'ailleurs de faire semblant de tomber dans le piège ennemi pour mieux le duper, de faire semblant d'être un pitre pour éviter à son clan de perdre la face. Il y a tout un jeu autour de la vanité et de l'honneur dans Keiji, qui est assez unique car il retranscrit bien l'ambiance de l'époque et ses codes."

Bientôt la suite de "Hokuto no Ken"

Malgré une maladie de la cornée, Tetsuo Hara dessine toujours, entouré par ses assistants. Il a pris son indépendance éditoriale et fondé en compagnie de Tsukasa Hojo (City Hunter) une maison d’édition, Coamix, avec laquelle il publie depuis 2010 Ikusa no Ko, qui retrace la légende du seigneur de guerre Oda Nobunaga (1534-1582), ainsi que des séries de jeunes auteurs comme Chiruran (disponible aussi chez Mangetsu).

"Je vois Hara comme un professeur", détaille Sullivan Rouaud. "Il a eu des assistants absolument hallucinants, à commencer par Masanori Morita, l'auteur de Racaille Blues. Il a changé le dessin dans les années 1980, avec une approche complètement jusqu'au-boutiste et réaliste que ce que faisaient ses confrères. Il a créé une espèce d'école du manga. Tous ceux qui publient aujourd'hui dans son magazine, et bien au-delà, sont des fans de son travail, et particulièrement Eiji Hashimoto, le dessinateur de Chiruran, une histoire de samouraïs."

Tetsuo Hara est très honoré de l’aura de ses œuvres en France. "Lorsqu'il est venu à Paris pour la première fois, il ne s'attendait pas du tout à être accueilli comme il l'a été, persuadé d'être un véritable inconnu et ses œuvres des gros flops chez nous." Il a ressenti une joie similaire en découvrant cet intérêt renouvelé de Keiji en France. D'autant que l'aventure ne va pas s'arrêter tout de suite: la réédition de Soten no Ken, préquel de Hokuto no Ken sur les aventures de l'oncle de Kenshirô dans le Shanghai des années trente, débarque en librairie le 6 octobre.

"C'est comme un film de série Z. On retrouve tous les codes de Hokuto no Ken, mais sans l'ambiance postapocalyptique", prévient Sullivan Rouaud. "Odilon s’est parfaitement occupé une nouvelle fois de la traduction et il a fait ressortir le côté potache et l'humour presque absurde de certaines situations, beaucoup plus que dans la précédente édition. Ce sera un gros bébé de 300 pages, contrairement à Keiji qui n'en fait que 200. C'est une édition bien mastoc, ça va avec le thème!"

Keiji, 200 p, 8,45 euros, deux tomes disponibles (le troisième tome sort le 6 octobre).

Soten No Ken, 300p, 9,90 euros. Sortie prévue le 6 octobre (le deuxième tome sort le 8 décembre).

Article original publié sur BFMTV.com

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