Colombie : le président Duque envoie l'armée à Cali, épicentre de la contestation

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Plongée dans une crise sociale depuis plus d'un mois, la Colombie est confrontée à de violentes manifestations antigouvernementales, durement réprimées par les forces de l'ordre. Au moins treize personnes ont été tuées vendredi dans la ville de Cali, épicentre de la contestation, où l'armée s'est déployée pour tenter de ramener le calme.

Face à la colère sociale qui gronde et aux violences qui opposent forces de l'ordre et émeutiers, le président Ivan Duque a ordonné vendredi 28 mai le déploiement de l'armée dans les rues de Cali, épicentre des manifestations. Au moins treize personnes y sont mortes au cours de la journée, selon le responsable de la sécurité à Cali, Carlos Rojas, qui s'exprimait sur la radio Caracol samedi.

Selon la police, huit d'entre elles ont été tuées par balles. Un enquêteur du parquet de Cali a été lynché par les manifestants après avoir tiré sur la foule, tuant un civil.

Plus tôt dans la journée, le président Ivan Duque qui présidait un conseil de sécurité dans la ville de 2,2 millions d'habitants, la troisième du pays, avait annoncé "le déploiement maximal de l'assistance militaire à la police nationale dans la ville de Cali".

Ces violences interviennent un mois exactement après le soulèvement du 28 avril contre un projet de réforme fiscale, vite abandonné, porté par le président de droite Ivan Duque, qui visait à augmenter la TVA et à élargir la base de l'impôt sur le revenu.

Ces treize nouveaux décès portent à 59 le nombre de morts, dont 2 policiers, répertoriés par les autorités. Quelque 2 000 personnes ont été blessées et 123 sont portées disparues. Human Rights Watch évoque jusqu'à 63 morts.

"La situation à Cali est très grave", a tweeté José Miguel Vivanco, directeur pour les Amériques de Human Rights Watch, qui a exhorté le président Duque à prendre "des mesures urgentes de désescalade, dont un ordre spécifique pour interdire l'usage d'armes à feu par les agents de l'État. La Colombie ne peut déplorer plus de morts".

Depuis un mois, le scénario est presque toujours le même : le jour, les manifestations sont pacifiques et hypercréatives, la nuit, la rébellion se transforme en émeutes où mortiers d'artifice et cocktails Molotov se mélangent aux tirs à balles réelles.

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Cette révolte sans précédent secoue les grandes villes, où sont érigées des barricades et des blocages d'axes routiers qui provoquent des pénuries et exaspèrent une partie de la population. Le gouvernement, malgré des médiateurs chargés de négocier avec le Comité national de grève, initiateur du mouvement, est incapable de désamorcer une crise qui, pour l'instant, ne menace pas de le renverser.

Cette crise soudaine a surtout révélé, selon les analystes, la sourde colère d'une jeunesse politisée, appauvrie par l'épidémie, qui ne veut plus se taire.

Inégalités

Pendant un demi-siècle, le conflit avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) a occulté une réalité devenue trop criante : selon la Banque mondiale, la Colombie se classe parmi les pays les plus inégalitaires en termes de revenus et possède le marché du travail le plus informel d'Amérique latine.

L'État s'est concentré dans sa lutte contre les guérillas – perdure celle contre l'ELN et les dissidents des Farc – et a totalement délaissé la demande sociale.

En 2019, un an après l'élection d'Ivan Duque, les étudiants étaient descendus dans la rue pour réclamer un meilleur enseignement public, gratuit, des emplois, un État et une société plus solidaires.

La pandémie a éteint la mobilisation en 2020 sans que le chef de l'État de 42 ans ne fasse de trop grandes concessions.

Le retour de bâton est d'autant plus fort, avec une pauvreté qui s'est accélérée pour atteindre 42,5 % des 50 millions d'habitants, la pandémie plongeant les plus vulnérables dans l'indigence.

"Au moins une décennie de lutte contre la pauvreté a été perdue", estime la politologue Sandra Borda.

L'accord de paix de 2016, qui a désarmé ce qui était autrefois la guérilla la plus puissante du continent américain, a mis fin à un conflit dépassé, loin de la nouvelle génération citadine "qui découvre la politique", explique l'universitaire Hernando Gomez Buendia, auteur du livre "Entre l'indépendance et la pandémie".

Alors qu'un tiers des jeunes âgés de 14 à 28 ans ne travaillent ni n'étudient, "la Colombie est en train de devenir", selon lui, "un pays de conflits urbains".

"Il existe un pan actif de la société qui a longtemps été exclu de la politique, du monde du travail et maintenant du système éducatif, et qui en a assez d'être exclu. C'est celui qui manifeste aujourd'hui dans les rues", explique Sandra Borda.

Contrairement aux bouleversements sociaux au Chili, où le soulèvement social a conduit à une réforme constitutionnelle, ou en Equateur, qui vient d'organiser des élections, les Colombiens n'ont pas encore eu de "soupape" pour évacuer leurs nombreuses frustrations, estime Cynthia Arson, directrice du programme latino-américain du Woodrow Wilson International Center for Scholars.

L'impopularité d'Ivan Duque, qui doit quitter ses fonctions en 2022, semble jouer en faveur de la gauche, qui n'a jamais présidé le pays. L'ancien maire de Bogota et ex-guérillero Gustavo Petro, est aujourd'hui en tête dans les sondages.

Avec AFP

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