Colombie : des jeunes embarqués de force par la police... dans des voitures banalisées

Des policiers ont forcé deux jeunes à monter dans des voitures banalisées - c’est-à-dire ne présentant aucun signe indiquant qu'il s’agissait de véhicules officiels - en marge de manifestations à Bogota, le 10 décembre. C’est ce que démontrent plusieurs vidéos, qui font polémique en Colombie, où les méthodes policières sont déjà très critiquées depuis trois semaines.

 

Un mouvement de contestation sans précédent a vu le jour en Colombie le 21 novembre, pour dénoncer la politique du gouvernement. Depuis cette date, des rassemblements ont lieu tous les jours dans le pays, régulièrement réprimés par les forces de l’ordre, comme le dénoncent les organisations de défense des droits de l’homme.

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Dans la soirée du 10 décembre, la police colombienne s’est retrouvée sous le feu des critiques, une fois de plus, après la diffusion de trois vidéos tournées à Bogota, près de l’Université nationale, où des affrontements avaient éclaté entre les forces de l'ordre et des manifestants.
 

"À l'aide ! La police m’a enlevée !"

Les deux premières vidéos ont été tournées par un couple en voiture qui passait dans le secteur, sans participer à la manifestation. Dans celle ci-dessous, on voit des agents de l’escadron mobile anti-émeutes (ESMAD), une unité spéciale de la police, qui poussent une jeune femme à l’intérieur d’une voiture banalisée, démarrant ensuite (géolocalisation ici). Le couple commence alors à la suivre. "On ne sait pas où ils l’emmènent", murmure la femme. Le couple arrive ensuite à hauteur de la voiture, et on aperçoit la jeune femme qui hurle par la fenêtre : "À l'aide ! La police m’a enlevée !" L’homme lui répond : "Ne t’inquiète pas, je reste derrière toi !"




Dans la deuxième vidéo, on voit la jeune femme agiter la main à l’arrière de la voiture, qui s’arrête ensuite au milieu de la route (géolocalisation ici) . Elle sort alors du véhicule et rejoint le couple. En pleurs, elle leur dit : "ll faut que j'y retourne, car [...] j’étais avec mon copain, et ils l'ont arrêté !" Les 57 premières secondes de cette vidéo correspondent aux 57 dernières secondes de première vidéo.

Interviewé par une radio locale, le couple ayant filmé la scène raconte avoir décidé de suivre la voiture après avoir vu ses vitres teintées, craignant qu'il n’arrive quelque chose à la jeune femme.
 

Un jeune homme aussi contraint d’entrer dans une voiture banalisée

Une troisième vidéo a été publiée en ligne (géolocalisation ici), dont nous avons récupéré une version plus longue et de meilleure qualité. Là encore, on voit clairement des policiers pousser un jeune homme à l'intérieur d’une voiture banalisée. "Les agents de l’ESMAD viennent de faire monter un jeune dans une voiture. Je n’arrive pas à voir la plaque", commente l’auteur de la vidéo. Puis la voiture démarre.

 



"J’ai entendu le jeune crier qu’ils voulaient l’enlever"Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, l’auteur de cette vidéo raconte :
 

Vers 21h30, une trentaine de motos de la police sont arrivées. Les policiers ont alors encerclé un jeune – j'ignore pourquoi – et éloigné les gens qui se trouvaient là. Quelques minutes plus tard, une voiture est arrivée : un homme vêtu en civil en est sorti et s’est dirigé vers eux. Sur le coup, j’ai cru que c’était quelqu’un de la famille du jeune, qui venait pour le tirer d’affaire. Puis il est retourné vers la voiture avec le jeune. Mais ce dernier s’est alors échappé. À ce moment-là, j'ai vu que l'homme vêtu en civil avait une radio, et il a demandé de l’aide aux autres policiers pour le rattraper. Ensuite, le jeune a crié qu’ils voulaient l’enlever. Donc j’ai commencé à filmer.

María Fernanda Pérez Ramírez, la jeune femme visible dans les deux premières vidéos s’en est sortie le soir même, et son identité a été rapidement connue. En revanche, ce n’est que le 12 décembre que plusieurs médias locaux sont parvenus à confirmer l’identité du jeune homme de la troisième vidéo, Carlos Russi, indiquant qu’il avait été libéré. Il aurait raconté avoir été frappé dans la voiture.

Pourquoi ces vidéos ont-elles suscité la polémique ?

Ces vidéos ont suscité la controverse pour plusieurs raisons, mises en avant par des organisations étudiantes ou encore de défense des droits de l’homme. Interrogés par le journal El Tiempo, plusieurs experts ont estimé qu’il était "illégal" de transporter des personnes arrêtées dans des voitures banalisées, c’est-à-dire ne comportant aucun signe permettant de savoir qu’il s’agissait de voitures de la police. Cet élément suscite de vives inquiétudes, dans un pays où les enlèvements restent fréquents et où les forces de l'ordre ont déjà été impliquées dans des cas de disparitions forcées dans le passé.

Par ailleurs, les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent le fait que les deux jeunes ont été arrêtés alors qu’ils ne semblaient pas représenter de danger pour la société, ni commettre un délit.

Enfin, concernant la jeune femme, des Colombiens s’interrogent : pourquoi l’avoir finalement laissée sortir de la voiture, si son arrestation avait été réalisée dans les règles ?

Le bureau de l'Inspecteur général de Colombie a d'ailleurs ouvert une enquête concernant "l’arrestation présumée illégale" de la jeune femme. De même, la Commission interaméricaine des droits de l’homme a exhorté les autorités à respecter les procédures d’arrestation définies par la loi, ainsi que le droit de manifester.

Ce qu’a répondu la police

Le 11 décembre, le commandant de la police métropolitaine de Bogota, Hoover Penilla, a réagi concernant le cas de la jeune femme. Selon lui, l'utilisation d’une voiture banalisée était légale. Il a indiqué qu'elle serait arrivée dans le secteur "par hasard" et qu'elle aurait alors été utilisée pour transporter la jeune femme, faute d’autres véhicules disponibles à ce moment-là. Il a ajouté que la jeune femme avait été arrêtée pour qu’elle soit "identifiée et déterminer le motif de sa participation au blocage" près de l’université. Enfin, il a indiqué que les policiers l’avaient laissée repartir en raison de la "pression des citoyens". Mais pour lui, la relâcher était une "erreur" et les policiers auraient dû aller jusqu’au bout de la procédure.

En revanche, il n’a pas donné d’explications concernant l’arrestation du jeune homme, déclarant qu’il ne fallait "pas remettre en cause tout ce que [faisaient les] policiers".

Plusieurs secteurs de la société colombienne réclament actuellement la dissolution de l’ESMAD, critiquée pour sa violence lors des manifestations. Le sujet a même été soulevé lors d’un débat au Congrès, le 11 décembre.

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Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).