En Colombie, un espoir de liberté pour des femmes emprisonnées pour trafic de drogues

Des détenues regardent un match de football à la prison pour femmes El Buen Pastor à Bogota, le 26 février 2024 (Alejandro Martinez)
Des détenues regardent un match de football à la prison pour femmes El Buen Pastor à Bogota, le 26 février 2024 (Alejandro Martinez)

Viser les gros bonnets et épargner les petites mains : convaincue de l'échec de la "guerre" contre le narcotrafic menée pendant des décennies avec le soutien des Etats-Unis, la Colombie met en oeuvre une loi permettant aux mères célibataires emprisonnées pour des délits liés à la drogue de bénéficier d'une libération anticipée.

Pour Ana Tabares, 36 ans lors de son arrestation, c'était un simple travail de modeste cuisinière dans un laboratoire clandestin de production de cocaïne dans une région frontalière de l'Equateur.

En novembre 2019, des militaires et des policiers font irruption dans le camp de fortune. Ana Tabares est arrêtée avec trois autres personnes. Le juge ignore ses justifications et la condamne à 10 ans et 8 mois de prison ferme pour fabrication et trafic de drogue.

Depuis, loin de ses enfants, elle ronge son frein dans la prison du Bon Pasteur, principal établissement pénitentiaire pour femmes de Bogota.

- Retrouver ses enfants -

"Nous sommes les moins impliqués et pourtant c'est nous qui payons toujours le prix fort", se plaint-elle lors d'un entretien avec l'AFP dans la prison, où elle passe ses journées à peindre des poteries religieuses. L'ex-boss du labo de cocaïne, lui, court toujours.

Ana Tabares s'accroche à l'espoir de retrouver sa fille, devenue majeure alors qu'elle était derrière les barreaux, et un garçon de 12 ans confié à une tante.

Elle est l'une des candidates au projet gouvernemental, adopté en mars 2023, qui prévoit de libérer de façon anticipée, et sous conditions, des milliers de mères chefs de famille et à faibles revenus, condamnées pour trafic ou micro-trafic de drogue. Avec l'autorisation d'un juge, elles seront autorisées à purger leur peine via des heures de service social.

Malgré l'aide américaine qui se chiffre en millions et l'élimination de nombreux trafiquants, la Colombie n'a pas réussi à mettre fin au trafic de drogue, et reste le premier pays producteur mondial de cocaïne.

Pour le gouvernement de gauche du président Gustavo Petro, finie donc la répression à tout va: il s'agit désormais de durcir les opérations contre les grands barons de la drogue et les réseaux de blanchiment d'argent. Et d'épargner les petits paysans, producteurs de la feuille de coca, et autres travailleurs subalternes de la chaîne de production.

"Le diagnostic est que la guerre contre la drogue a été très coûteuse en ressources financières, mais peut-être encore plus en vies humaines", déclare Camilo Umaña, vice-ministre de la Justice.

- Pauvres et célibataires -

En outre, "de nombreuses personnes" ont "fini en prison pour des délits liés au trafic", "alors que des délits tels que le blanchiment d'argent, où se concentre une grande partie de la richesse, sont pratiquement inexistants", constate M. Umaña.

Le ministère de la Justice estime que 37% des 7.000 femmes détenues dans les prisons surpeuplées ont été condamnées pour des faits liés à la drogue, et notamment au micro-trafic. Une douzaine d'entre elles ont déjà bénéficié d'une libération anticipée cette année grâce à la loi.

Angie Hernandez a passé près de quatre ans en prison. Sa dépendance au "bazuco" - une drogue semblable au crack - l'a conduite à vivre dans les rues de Bogota, où elle vendait également des doses.

Ses deux enfants de 15 et 13 ans vivent avec leur grand-mère. L'aîné a abandonné l'école. "Je sens qu'ils ont besoin de moi", dit cette femme de 34 ans, qui demande à ce qu'on cache son visage. Un juge étudie actuellement son cas et elle a "la foi que oui", elle pourra bientôt sortir.

Soixante-dix-neuf pour cent des femmes arrêtées en 2019 pour trafic de drogue ou crimes similaires en Colombie avaient entre un et cinq enfants, selon un rapport 2019 de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime. Parmi elles, 60,2% étaient mères avant d'atteindre l'âge de la majorité.

- "J'ai rencontré le Diable" -

L'ONG Washington Office on Latin America (WOLA) estime que plus de 40% des femmes incarcérées sur le continent latino-américain et en Amérique du Nord le sont pour des raisons liées à la drogue.

Isabel Pereira, politologue au groupe de réflexion DeJusticia, affirme qu'il existe même "une tendance latino-américaine à criminaliser davantage" et "sanctionner plus sévèrement" la population féminine non éduquée, vivant d'emplois informels et avec plusieurs enfants à charge.

En 2023, Estefany Villa, 30 ans, s'est retrouvée ainsi sans emploi. Elle raconte que ses enfants, aujourd'hui âgés de 11, 8 et 5 ans, souffraient de la faim et qu'elle a accepté de cacher du bazuco et de la marijuana dans sa maison en échange d'argent.

On m'a "littéralement présenté au diable", se repent-elle en pleurant. "Vous le faites parce que c'est une nécessité", tente-t-elle de justifier. Elle espère que la nouvelle loi lui permettra de sortir, faute de quoi elle devra purger une peine de plus de quatre ans au Bon Pasteur.

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