Colombie : enquête sur une soirée de violences policières dans un quartier de Bogotá

Des policiers ont frappé des gens, cassé des vitres et tiré en pleine rue dans le quartier Policarpa, à Bogotá, dans la soirée du 21 novembre, jour de grève nationale. C’est ce que montrent plusieurs vidéos amateur, concordant avec de nombreux témoignages. Près d’une semaine après les faits, les habitants continuent de s’interroger : comment expliquer un tel déchaînement de violences dans leur quartier ?

Un mouvement de contestation sans précédent secoue la Colombie depuis le 21 novembre : ce jour-là, des centaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues du pays, globalement de façon pacifique, pour dénoncer la politique du président Iván Duque. Les manifestations se sont ensuite poursuivies à un rythme quotidien, en dépit de la répression policière dès le début du mouvement.

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Ces violences policières ont notamment touché le quartier Policarpa, situé au sud du centre-ville de Bogotá, dès le soir du 21 novembre, comme l’ont constaté de nombreux habitants interrogés par la rédaction des Observateurs de France 24.

Selon plusieurs d’entre eux, des "casseurs" ont d’abord saccagé le principal arrêt de bus du quartier, mis en place des barricades, ou encore brûlé des poubelles. D’après eux, des policiers sont passés à plusieurs reprises devant l’arrêt de bus, sans intervenir pour autant.

Le principal arrêt de bus du quartier a été saccagé en début de soirée par des personnes cagoulées (géolocalisation ici).


Des violences physiques, dirigées contre des personnes et des biens matériels

Vers 20h30-21h, de nombreux policiers ont ensuite fait irruption dans le quartier. Ils ont pourchassé des "casseurs", mais également commencé à frapper des habitants - dont ceux qui étaient en train de manifester pacifiquement, en faisant des "concerts de casseroles" (technique de protestation) - et utilisé du gaz lacrymogène.

Dans cette vidéo tournée à côté du principal arrêt de bus du quartier, des habitants manifestent pacifiquement en criant : "Sans violence !"


 

"Je n’arrive plus à marcher tout droit, depuis que j’ai été frappé" Alex Cubides Narvaez, un commerçant de 32 ans, a été frappé par les forces de l’ordre alors qu’il rentrait chez lui. Six jours après les faits, il ne s’est toujours pas remis de ses blessures.
 

Je ne me rappelle pas bien de ce qui s’est passé ce soir-là, car j’ai perdu la mémoire à la suite de cela. D’après les gens qui m’ont vu, des policiers m’ont frappé à la tête avec des matraques, à plusieurs reprises, mais aussi sur d’autres parties du corps.



ATTENTION, CETTE VIDÉO PEUT CHOQUER

Dans cette vidéo transmise par un habitant, on aperçoit d’abord Alex au sol (géolocalisation ici). Puis il se relève et traverse la rue, le visage en sang, pour rejoindre d’autres habitants, qui essaient alors de l’aider. Une femme s’exclame : "Regardez ce qu’a fait la police !"


Alex Cubides Narvaez poursuit :

Mon frère et un ami m’ont amené à l’hôpital dans la foulée. D’après mon frère, j’étais complètement perturbé : je criais, etc. Le personnel médical m’a fait un examen cérébral, une radiographie du bras, car il était presque cassé, des points de suture à la tête… Puis nous sommes ressortis vers 3-4 h du matin.

Le lendemain, en parlant avec mon frère, ma mémoire a commencé à revenir, petit à petit. Mais je n’arrive pas encore à me rappeler de tout. Je suis encore en train de récupérer. Depuis l’hôpital, je ne suis pas vraiment sorti de chez moi, je n’ai pas pu travailler. Il y a certaines choses qui m’inquiètent : par exemple, je n’arrive plus à marcher tout droit. Autre exemple : hier, j’ai fait un achat, et le commerçant m’a rendu la monnaie, mais je lui ai quand même demandé la monnaie, alors que je l’avais dans la main. 

Il est prévu que je retourne à l’hôpital pour refaire un examen cérébral. Et je veux aller porter plainte.



"Mon cousin de 15 ans a été frappé à la tête par un policier, qui a ensuite brisé les vitres d’une voiture"Juan a lui aussi été frappé, avec d’autres membres de sa famille, par des policiers. Ces derniers ont ensuite cassé les vitres d’une voiture garée devant leur garage. Il n’a pas souhaité que l’on communique son nom de famille, pour des raisons de sécurité.

Au coin de notre rue, nous avons vu des gens qui couraient, puis des policiers. Du coup, mon oncle m’a dit de fermer la porte de notre garage. Visiblement, les policiers ont alors cru que des "casseurs" s’étaient réfugiés chez nous. Ils ont donc commencé à forcer la porte, puis l’un d’eux m’a tiré et frappé avec une matraque. 

Mes deux oncles et mon cousin de 15 ans sont intervenus, en demandant pourquoi ils me frappaient, mais eux aussi ont été tapés. Mon cousin a été frappé à la tête par un policier, qui a ensuite brisé les vitres d’une voiture bleue que nous étions en train de réparer. Puis l’un de ses collègues a tenté de casser l’autre voiture, noire, sur laquelle nous étions aussi en train de travailler.

Mon oncle leur a dit qu’il allait les dénoncer, mais l’un des policiers l’a menacé, en disant : "Je sais où tu vis !" Ma tante a également été poussée, quand elle a tenté de prendre en photo le numéro de matricule de l’un d’entre eux. Nous sommes finalement allés porter plainte dans un commissariat le 23 novembre [notre rédaction a pu consulter la plainte déposée par sa famille, NDLR].


Plusieurs images permettent de recouper le témoignage de Juan.

Dans cette vidéo - prise depuis son garage - on entend un homme qui dit de fermer la porte, au moment où l’on aperçoit des gens courir, suivis de policiers (géolocalisation ici).


Cette autre vidéo - tournée par des voisins vivant un peu plus loin - montre des personnes courir, suivies de policiers, et deux voitures quelques mètres plus loin (géolocalisation ici). Des policiers se dirigent ensuite vers les véhicules. On entend alors : "Les policiers sont actuellement en train de casser les vitres des maisons et des voitures." (0’48)  S’il est impossible de le distinguer clairement, on entend néanmoins des coups et des bris de verre. À la fin, on entend également : "Ils ont frappé les gens qui étaient là !" (1’47)
 

Un habitant a transmis à notre rédaction des photos des deux voitures mentionnées par Juan, prises peu de temps après l’incident.


Outre ces voitures, les forces de l’ordre ont également brisé les vitres d’habitations dans le quartier. Dans la vidéo ci-dessous, au moins trois policiers frappent ainsi les portes vitrées d’une maison (à partir de 1’30), où des gens s’étaient manifestement réfugiés, à l’aide de matraques. On entend alors des bris de verre, des gens qui crient et les insultent.

Des policiers ont brisé les portes vitrées de cette maison (géolocalisation ici). Deux autres vidéos montrent exactement la même scène, à partir de 0’45 ici et 0’19 ici.
 

Des intimidations, notamment avec des armes


Outre ces violences physiques, des policiers ont également intimidé les habitants du quartier, notamment en utilisant leurs armes, comme le raconte Lobsang Parra, sociologue à l’Université nationale : 


Vers 1 h du matin, j’étais chez moi, et ils passaient en moto en montrant leurs armes, en les pointant en direction des fenêtres où ils voyaient des gens, comme pour leur faire peur et éviter qu’ils ne sortent dans la rue.


De même, des policiers ont tiré dans la rue, comme le montre la vidéo ci-dessous.

Des policiers en train de tirer dans les rues du quartier (géolocalisation ici).

 



"C’est un quartier stigmatisé"Près d’une semaine après les faits, les habitants de Policarpa ne parviennent toujours pas à comprendre les raisons d’une telle violence de la part de la police. Certains dénoncent la mise en place d’une "stratégie de la peur", pour qu’ils ne sortent pas manifester. Mais plusieurs d’entre eux estiment aussi que cette répression pourrait être liée à l’image du quartier, traditionnellement contestataire, comme l’explique Jhoan Pinto Castro.
 

Ce n’est pas un quartier classique. Ce sont des gens des zones rurales, déplacés par les violences [liées au conflit armé, NDLR], qui se sont installés sur place dans les années 1950, en squattant les lieux. C’est un quartier qui a une histoire de lutte sociale, donc il est stigmatisé. Donc peut-être que les policiers ont reçu des ordres spécifiques concernant Policarpa, du fait de la perception qu’ils peuvent avoir de ses habitants.


Notre rédaction a contacté la police colombienne, mais n’a pas encore obtenu de réponse de sa part. Nous la publierons si elle nous parvient.

Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).