Colombie : à la frontière avec le Venezuela, "un climat de peur" après des conflits entre groupes armés

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Dimanche 2 janvier, des affrontements entre des groupes armés colombiens ont fait près de 27 morts dans le département d’Arauca, dans l’est du pays, à la frontière avec le Venezuela. Le gouvernement a envoyé des renforts militaires, mais les habitants des zones rurales se sentent pris en étau et abandonnés. Ils dénoncent un climat de peur : certains se confinent chez eux, d’autres ont déjà décidé de fuir.

Les combats, qui ont eu lieu dans plusieurs municipalités rurales du département d'Arauca ont opposé des membres de l'Armée de libération nationale (ELN), la dernière guérilla encore active dans le pays, et des dissidents de l'ex-guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui ont rompu l'accord de paix avec le gouvernement de 2016. Dans cette région frontalière, les groupes armés se disputent le contrôle du territoire et les routes du trafic de cocaïne entre la Colombie et le Venezuela.

Selon le procureur général de la nation, 27 corps, dont ceux de deux femmes, deux mineurs et sept ressortissants vénézuéliens, ont été retrouvés entre le 2 janvier et le 6 janvier. Parmi les victimes, le ministère de la Défense assure avoir identifié deux dirigeants du Frente Décimo, un groupe dissident des Farc, ainsi que huit personnes avec des antécédents judiciaires liés à des faits d'extorsion, d’enlèvement, de prise d'otages ou de violences domestiques.

Selon des rapports préliminaires de la police, les victimes auraient été forcées de sortir de chez elles, abattues à bout portant et leurs corps abandonnés loin de leur domicile. Pour le président colombien, le conservateur Ivan Duque, il est probable que des civils aient également été tués.

Le lendemain des affrontements, le 3 janvier, dans les municipalités de Tame, Arauquita et Fortul, des dizaines de personnes vêtues de blanc ont défilé dans les rues pour demander au gouvernement et aux groupes armés de mettre fin à la violence.

"Nous sommes terrorisés, nous ne sortons pas"

Mayerly Briceño, 25 ans, habitante de la zone rurale de Tame et membre de la société civile pour les droits humains, y a participé :

Nous demandons à ce que la population civile ne soit pas impliquée dans ce conflit. Nous voulons que les groupes armés respectent notre droit à la vie, notre intégrité, pour ne pas qu’il se reproduise ce qu’il s’est passé il y a 13 ans lorsque nous avons vécu un conflit très similaire. À cette époque, il y a eu des milliers de victimes parmi les paysans : il y a eu des personnes assassinées par les groupes armés et des habitants forcés à se déplacer.

Nous demandons l’intervention d’organisations de défense des droits humains pour nous aider à mettre en place des couloirs humanitaires dans les zones rurales. Ce que nous savons, à travers les communiqués que les groupes armés diffusent, c’est que la guerre entre eux n’est pas terminée. Ils disent qu’ils continueront à se battre. Il y a un vrai climat de peur.

"Nous sommes prêts à partir si le conflit s’intensifie"

J’habite en zone rurale, là où les conflits ont commencé le 2 janvier. À 8 h du matin ce jour-là, nous avons été informés qu’il fallait rester chez soi car des affrontements allaient éclater. Puis, au cours de la journée, nous avons appris que des assassinats avaient eu lieu. Nous avons aussi entendu des tirs. Ici, nous sommes terrorisés, nous ne sortons pas : on ne travaille pas, on reste chez soi. Les rues sont désertes.

Nous savons que près de 80 familles de la municipalité de Tame et 100 familles de la municipalité de Saravena sont déjà parties de chez elles. Ces familles se déplacent vers les centres urbains du département pour échapper aux conflits qui ont lieu dans les zones rurales. Ma famille est dans l’attente : nous sommes prêts à partir si le conflit s’intensifie.

"Le manque d’opportunités, la pauvreté et les inégalités ouvrent les portes aux groupes illégaux"

Selon les autorités colombiennes, 50 personnes sont portées disparues et 3 000 se sont déplacées depuis le 2 janvier. Le lendemain, plus de 600 militaires ont été envoyés dans le département pour y renforcer la sécurité. Mais pour Mayerly Briceño, la "militarisation" n’est pas la solution :

Ce que nous disons depuis toujours au gouvernement colombien, c’est que nous avons été abandonnés, l’État a abandonné le département. Nous pensons que la solution n’est pas militaire : il faut que l’État soit totalement présent dans ce département avec des investissements sociaux, en garantissant l’accès à la santé ou à des opportunités d’emploi. Les paysans ne bénéficient d’aucune aide. C’est aussi un département très jeune et nous n’avons pas d’université publique, nous manquons d’accès à l’éducation.

La présence de l’État et la réduction de la pauvreté sont des réponses aux groupes armés bien plus utiles. Car le manque d’opportunités, la pauvreté et les inégalités ouvrent les portes aux groupes illégaux, qui ont désormais pris le contrôle du territoire.

Dans le département d'Arauca, où l'économie est dominée par les secteurs du pétrole et de l'agriculture, un habitant sur trois ne trouve pas de travail, selon le quotidien colombien El Espectador qui cite des statistiques officielles de l'année 2021. La ville d'Arauca présente le taux de chômage le plus élevé du pays (32,5 %) pour une capitale départementale, ce qui facilite le recrutement de locaux au sein des groupes armés illégaux, explique le quotidien.

La Colombie accuse régulièrement le régime vénézuélien de Nicolas Maduro d’abriter et de protéger les groupes armés illégaux colombiens. Pour le président colombien, Ivan Duque, ces affrontements sont ainsi la conséquence de la "frontière poreuse" qui sépare la Colombie et le Venezuela.

Selon l’Institut des études pour le développement et la paix (Indepaz), un think-tank colombien indépendant, les dissidents des Farc sont estimés à 5 200 combattants, tandis que 2 450 autres composeraient l’Armée de libération nationale (ELN).

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