Du Collège de France à l'Académie des beaux-arts, comment la BD s'est institutionnalisée en 2022

La séance d'installation de Catherine Meurisse à l'Académie des beaux-arts le 30 novembre - YouTube - Académie des beaux-arts
La séance d'installation de Catherine Meurisse à l'Académie des beaux-arts le 30 novembre - YouTube - Académie des beaux-arts

Le 30 novembre 2022, pour la première fois dans l'histoire de l'Académie des beaux-arts, vénérable institution fondée en 1816, les mots "Hulk" et "Green Lantern" ont été prononcés. Quelques minutes plus tard, un extrait de Gros Dégueulasse, BD potache de Reiser, a été projeté au-dessus des têtes des très sérieux académiciens.

Une scène étonnante, à laquelle une centaine d'invités triés sur le volet ont assisté. Ils étaient réunis ce jour-là dans l'enceinte de l'Institut de France, quai de Conti, à Paris, pour l'installation de la dessinatrice Catherine Meurisse dans la section "gravure et dessin", créée spécialement pour l'autrice de La Légèreté. Un beau symbole pour la bande dessinée, neuvième art souvent méprisé par les élites culturelles.

Cette cérémonie entérine de manière spectaculaire l'institutionnalisation de la BD. Une forme de reconnaissance inédite dans son histoire, à son apogée en 2022 avec les cours "Poétique de la bande dessinée" de Benoît Peeters au Collège de France et la sélection d'Alison Bechdel au prix Médicis - une première pour une BD.

Goscinny panthéonisé?

L'entrée à l'académie française de Pascal Ory, historien qui contribue depuis cinquante ans à l'acceptation de la BD comme sujet universitaire, et dont l'épée d'académicien a été dessinée par Catherine Meurisse, achève ce processus, marqué enfin par la réouverture du site Richelieu de la BnF, qui propose en accès libre plus de 9.000 BD.

"Je suis très content de cette reconnaissance de la bande dessinée, de ses auteurs et de ses œuvres. C'est un peu inespéré", commente Benoît Mouchart, directeur éditorial de Casterman, qui a donné un séminaire sur Blake et Mortimer dans le cadre du cycle de Benoît Peeters au Collège de France.

"Catherine [Meurisse] ouvre des voies", ajoute le dessinateur Blutch, qui a participé à son installation à l'Académie des beaux-arts. "Elle débroussaille. C'est une exploratrice. Et je pense que ce n'est que la première." Le mouvement ne fait en effet que commencer: la famille de René Goscinny s'active pour son entrée au Panthéon.

"C'est une idée de Benoît Peeters, qui lors de sa leçon inaugurale au Collège de France a proposé que René Goscinny soit panthéonisé au regard de ce qu'il a pu apporter à la culture française", confie l'éditeur Aymar du Chatenet, gendre de René Goscinny. "C'est une belle idée. C'est en cours."

"Il faut quand même bien se tenir"

Tout ce faste reste intimidant pour l'auteur de BD habitué à l'ambiance souvent potache du festival d'Angoulême. "C'est comme si on était invité chez des gens qu'on ne connaît pas. Il faut quand même bien se tenir", commentait Blutch mi-novembre, à quelques jours de l'entrée de Catherine Meurisse à l'Académie des beaux-arts.

Cette révolution est en marche depuis les années 1970. "La bande dessinée est devenue une institution", écrivait ainsi en 1974 Le Monde, lors de la première édition du festival d'Angoulême. Onze ans plus tard, en 1985, la visite de François Mitterrand au salon de la BD et la légion d'honneur attribuée à Uderzo apportent à la BD la consécration.

Un sacre prolongé depuis par les grands musées nationaux qui ont ouvert leurs portes à Enki Bilal (le Louvre en 2012), Hergé (le Grand Palais en 2016) et Hugo Pratt (les Confluences en 2018). Et la Bpi du Centre Pompidou a récemment accueilli les rétrospectives sur des bédéastes majeurs (Bretécher, Franquin, Riad Sattouf).

Des expositions obtenues de haute lutte: Benoît Mouchart se rappelle "un rendez-vous affreux, voici 12 ou 15 ans, avec un directeur de musée qui ne se disait pas encore prêt à accueillir la 'sous-culture'." Ainsi, trouver en 2012 un lieu pour l'exposition parisienne d'Art Spielgelman (Maus) ne fut pas non plus une tâche facile.

Cette reconnaissance reste cependant spécifique à la France. En Italie, en Espagne, au Japon ou aux États-Unis, pourtant de grandes nations de BD, le 9e Art est loin d'avoir atteint ce statut. Rendez-vous médiatique incontournable, qui a noué un partenariat avec de la Bpi, le festival d'Angoulême a joué un rôle décisif dans ce processus.

L'impact de "Charlie Hebdo"

L'image de la BD auprès de l'intelligentsia culturelle a beaucoup évolué depuis la publication en janvier 2003 d'une tribune où le critique Michel Bernière et Benoît Mouchart, alors directeur artistique du festival d'Angoulême, appelaient dans Libération la neuvième art "à sortir du ghetto" de la culture.

"A ce moment-là, il était un peu compliqué de faire des sujets universitaires, des thèses ou des mémoires sur la bande dessinée", se souvient Benoît Mouchart. "Ce n'était pas forcément pris au sérieux. Il n'y avait pas tant que ça de recension des parutions de bandes dessinées dans la presse en dehors de la période d'Angoulême."

Il ne faut pas négliger non plus l'impact de l'attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, insiste Blutch: "On s'est rendus compte qu'il y avait là une richesse, parce qu'elle a disparu. Peut-être que cette entrée de plain-pied, brutale, dans l’actualité, et aussi dans le cours du monde, a joué."

Objet ambigu

Il n'est désormais plus rare de voir des auteurs de BD en "une" de journaux ou passer à la télévision. Mais cette institutionnalisation de la BD reste inachevée tant le statut de cet art est ambigu. Catherine Meurisse a ainsi intégré l'Académie des beaux-arts dans la section peinture, avant d'être transférée en gravure.

Pour afficher ce contenu, vous devez mettre à jour vos paramètres de confidentialité.
Cliquez ici pour le faire.

"On ne sait toujours pas où placer cet art", s'amuse Blutch, auteur du récent La Mer à boire (éditions 2024). "Est-ce de la littérature? de l’art plastique? Moi-même, je ne pourrais pas trancher. Et c'est tant mieux. Cette indécision, c'est ce qui me plaît dans la BD. Ça en fait toute la richesse. La BD est-elle un dessin qui se lit? Une écriture qui se regarde? C'est vraiment un objet ambigu."

Avec des cours intitulés "Espace, temps, narration", "D’une case l’autre" ou encore "Les usages de la page" (tous disponibles sur YouTube), Benoît Peeters apporte des clés pour répondre à ces questions. "Les cours de Benoît Peeters sont extrêmement stimulants", s'enthousiasme Benoît Mouchart. "Je pense que ça va donner l'envie à des enseignants de s'emparer de la bande dessinée."

"Pas encore en train de s'embourgeoiser"

Pour ce spécialiste, "il ne serait pas forcément grave pour des collégiens d'étudier une bande dessinée plutôt qu'une pièce de théâtre": "On est dans le même registre: une pièce de théâtre, c'est du dialogue, comme une bande dessinée. Il n'y a pas de crainte d'un appauvrissement de la lecture." Des scénarios de Goscinny (Astérix) ou Greg (Achille Talon), salués pour leurs qualités littéraires, pourrait être étudiés, selon lui.

L'entrée de la BD dans cette nouvelle ère l'incite toutefois à la prudence: "C'est peut-être le signe d'un certain vieillissement. C'est un peu moins insolent, un peu moins subversif que ça a pu l'être. Aujourd'hui, on parle de roman graphique, mais il ne faudrait pas oublier qu'il y a dans la bande dessinée un côté plus remuant."

"La bande dessinée n'est pas encore en train de s'embourgeoiser", modère Blutch. "On est loin de ça. Elle est toujours considérée par une forme d'aristocratie intellectuelle comme étant anecdotique. Catherine [Meurisse] et [Benoît] Peeters débroussaillent, mais on n'en a pas fini avec le regard condescendant. Et à la limite, peut-être tant mieux. Ce statut de hors-la-loi est plaisant."

Article original publié sur BFMTV.com