Clarisse Agbégnénou dans La Face Katché : "Plein de fois, on m'a dit : "Toi, t'es pas une Noire comme les autres""

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Judoka française, plusieurs fois médaillée aux Jeux olympiques et aux championnats du monde, Clarisse Agbégnénou est une championne, une battante. Mais son combat ne se déroule pas uniquement sur les tatamis. Femme engagée, elle milite pour plusieurs causes inspirées par différentes étapes de son propre parcours de femme de couleur.

Lors des Jeux olympiques de 2020, elle est revenue avec deux médailles d'or décrochées en individuel et par équipes. Du haut de ses 28 ans, Clarisse Agbégnénou est l'une des stars de l'équipe de France de Judo, un sport qu'elle pratique depuis sa plus tendre enfance, et qui lui a permis de prendre de nombreuses revanches sur la vie.

Une battante de naissance

Après Rachel Khan ou JoeyStarr, c'est autour de la judoka de se confier sans tabou au micro de Manu Katché dans son émission La Face Katché, sur Yahoo!. Face à lui, la sportive a évoqué son enfance, qui a été compliquée dès la naissance : "J'étais une enfant prématurée, donc placée sous couveuse, et qui n'a pas respiré en sortant du ventre de sa maman. Ils m'ont ranimée, mais ils ont vu que j'avais une malformation aux reins qui nécessitait une opération. Cette dernière s'est bien passée, mais je ne revenais pas."Pour les médecins, le cas de la petite fille était désespéré. "Ils ont dit qu'ils allaient attendre un peu, mais que si je ne me réveillais pas, il fallait me débrancher. Que ça ne servait à rien, qu'il n'y avait aucun signe. Quelques jours après, ils sont revenus avec des spécialistes pour voir les derniers signes de vie, et c'est au moment où ils se disaient que ça ne servait à rien que j'ai recommencé à respirer." Drôle de départ dans la vie pour Estelle Agbégnénou, qui aurait pu en garder de graves séquelles, mais qui en a surtout retiré un vrai mental de combattante. "Il y a peut-être quelque chose qui s'est passé à ma naissance et qui m'a donné un talent. Et ce talent, c'est de me battre pour une cause. Pour la chose qui te tient le plus à coeur ? Vas-y, bats-toi."

Podcast La Face Katché
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"Tu ne crois pas en moi ? Tu vas voir."

La sportive l'a prouvé : elle s'est battue dès sa naissance pour s'accrocher à la vie, sans savoir que cela ne faisait que commencer. "Il y a aussi une chose qui m'a aidée, et c'est le fait que les gens disaient que je n'allais pas y arriver. J'avais ce mental de guerrière : "Tu ne crois pas en moi ? Tu vas voir." Et j'ai commencé le judo pour ça." À l'époque, c'est la directrice de son école qui avait recommandé à ses parents de l'inscrire à un sport de combat pour l'aider à se "canaliser". "Elle disait que j'étais trop turbulente, que je ne ferais rien de ma vie. D'accord, je ne ferai rien de ma vie ? On va voir." Ses premiers pas sur le tatami ? Estelle Agbégnénou s'en souvient comme d'une révélation. "Au judo, il y a un moment où tu dois être calme et saluer, il y a des règles, et après pour moi, c'était : bagarre ! Ça m'a tout de suite interpellée et j'ai adoré : le fait qu'il y ait des règles, mais qu'on me laisse me défouler."

Un défouloir pour oublier les gens qui ne croient pas en elle, mais aussi pour lutter contre le racisme dont elle est parfois victime, même si elle refuse de se laisser atteindre. "Mon trait de personnalité qui s'est fait très rapidement, c'est que j'étais toujours la plus heureuse, la plus choyée, la plus aimée. Je n'ai jamais eu de problèmes à l'école. J'avais un gros caractère, donc même si parfois on allait me dire un petit truc pour ma couleur, ça ne marchait pas. Je rétorquais derrière." Evidemment, cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de ce qui l'entoure : "Je pense que de toute façon, il y aura toujours des malveillances. Mais je ne les calcule tellement pas que j'arrive à changer le regard des gens."

"Pas une Noire comme les autres ?"

Son attitude positive et sa motivation font qu'Estelle Agbégnénou a très vite enchaîné les ceintures et les succès dans le monde du judo, ce qui a généré des réactions ambivalentes auprès du public. "Plein de gens m'ont dit : "Tu n'es pas une Noire comme les autres." Ah bon ? Mais il y avait aussi des messages comme : "Mais comment elle fait pour gagner ? Elle devrait combattre avec les Zoulous"..." Mais encore une fois, la sportive essaye de passer outre, de faire ses preuves malgré tout. "Dans ma tête j'essayais de me dire : peut-être qu'il y a quelque chose qui ne va pas chez ces gens. Peut-être qu'ils ne sont pas bien aujourd'hui."

Mais malgré toute sa positive attitude, elle se rappelle d'un épisode de racisme ordinaire qui l'a beaucoup marquée : "Il y a une fois où ça m'a beaucoup énervée. C'était il y a trois ou quatre ans, j'étais à un stage, on marchait dans la rue, et il y a un papy avec sa famille qui m'a bousculée très fort. Ça m'a mis du temps, mais je me suis dit que c'était prémédité. Je me retourne, et il me fixe avec insistance, l'air de dire "Ouais, je t'ai bousculée". Je me suis dit : "Non, c'est pas possible..." Donc je suis allée le voir, et il m'a répondu : "Vous étiez devant moi, dans le chemin. C'était à vous de vous pousser." Mais tout ça, c'est rare."

Un racisme néanmoins toujours présent dans le monde du sport, et qu'elle a encore pu constater récemment lors des Jeux olympiques. "Il y a eu des messages sur les réseaux sociaux, sur le fait qu'il n'y ait qu'une seule personne blanche dans notre équipe. "Ah, c'est l'équipe d'Afrique ?" Mais pourquoi vous regardez une couleur ? On ne devient l'équipe de France que quand il y a une victoire. Et c'est pareil dans le foot : est-ce que vous ressentez une différence avec nous ? Nous-même, on n'en fait pas dans l'équipe. La différence, elle se fait d'amitié, de relations, d'entente. Et en aucun cas de la couleur."

Une femme engagée

Championne aux multiples médailles, élue à la Commission des Athlètes de Haut-niveau du Comité national olympique et sportif français pour le mandat 2021-2025, la sportive s'illustre dans le monde du sport, mais aussi dans le monde associatif et militant. Estelle Agbégnénou s'engage auprès de nombreuses causes, toutes inspirées par les épreuves qu'elle a pu traverser au fil des années, de sa naissance jusqu'à aujourd'hui. "Mes priorités, c'est mon fil de vie. SOS Préma pour les prématurés, puis quand j'ai grandi, c'était compliqué de parler de mes règles avec ma maman. Et ça, j'ai pas envie que ça se passe chez des jeunes filles. Donc d'être accompagnées sur ça avec les culottes menstruelles, parler de la poitrine... Puis en grandissant on devient femme, on ne sait pas trop, on voit que c'est compliqué de rentrer dans la société. Et une fois qu'on y est, si on décide d'avoir un enfant, dans ton travail ça peut être compliqué. Ce sont des choses qui pour moi n'ont pas lieu d'être, donc je m'engager pour lutter contre cela. Il faut une parité, prolonger le congé paternel. Il y a plein de choses où on peut évoluer. La parité, ce n'est pas que l'argent. C'est une parité de vie."

Aujourd'hui, elle rêve de davantage d'accompagnement concernant l'intimidé des femmes, notamment au niveau des menstruations, dans le monde du sport comme dans la vie de tous les jours. "A l'heure actuelle, c'est quelque chose qui n'existe pas", regrette-t-elle, avant de se confier sur ses propres expériences. "Il y a plein de fois où par exemple, j'étais au collège, et j'ai taché la chaise. Heureusement, j'avais ma veste que j'ai pu attacher autour de ma taille, et j'ai couru pour pas qu'on voit que c'était ma chaise. J'ai couru jusqu'à chez moi. J'avais 13 ans. Il t'arrive ça, tu fais comment ? Au judo, c'est pareil. T'es pas très bien réglée, tu ne sais pas, et tu portes un kimono blanc... Et il y a un moment où tes copines te disent : "Il faut vraiment que tu partes, là". Il y a plein de choses comme ça. Et aujourd'hui encore, il y a plein de femmes à qui je parle des culottes menstruelles et qui ne connaissent pas. Et puis les règles, ça peut avoir une influence sur le poids, ce qui peut être très handicapant pour les sports de combat, où tu dois avoir un poids très précis. Si tu n'arrives pas au bon poids, tu es disqualifiée. Et ça m'est déjà arrivé."

VIDÉO- Retrouvez l'intégralité de la Face Katché de Clarisse Agbégnénou

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Article : Laetitia Reboulleau

Interview : Manu Katché

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