Cinquante ans après, "la lutte" continue sur le Larzac

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"Il y a un esprit Larzac qui perdure": cinquante ans après le début de la lutte, cette rude terre aveyronnaise symbole de contestation citoyenne dans les années 1970 et 1980, attire de plus en plus de jeunes pour reprendre les exploitations.

En 1971, la petite phrase d'un secrétaire d'Etat à la Défense allait participer à l'embrasement du Larzac: "Il y a quand même quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement, et qu'il est nécessaire d'exproprier".

Le projet d'extension d'un camp militaire déclencha ainsi dix ans d'une lutte inédite qui se solda par une victoire du monde paysan. L'aride plateau du Larzac a alors connu une véritable renaissance.

A la ferme de Homs, Romain et Marion, se sont installés en 2016. Ces trentenaires, agronomes de formation, parents d'un petit garçon, ont mis leurs pas dans ceux de Pierre-Yves de Boissieu, l'un de ces "pionniers", qui dans les années 1980 s'était lancé dans la culture des plantes aromatiques.

- "Travailler dans le vivant" -

"Notre idée était de travailler dans le vivant, la nature", explique Marion Renoud-Lias, devant son champ où se mêlent des rangs d'origan, de lavande ou d’absinthe.

"Forcément, il y a un renouvellement des générations qui se fait. La première génération part progressivement à la retraite. La deuxième génération, elle, n’a pas vécu cette lutte, elle n’a pas ce même élan et ce même ciment."

"C’est pas aussi fort qu’à l’époque, mais moi j’ai l’impression qu’il y a quand même un esprit Larzac qui perdure, qui forcément a évolué", souligne la jeune femme. Avec Romain, ils se partagent entre la culture des plantes, l’élaboration des alcools, infusions, condiments, et la vente directe à la ferme ou au marché voisin de Montredon.

Gwenaëlle, 39 ans, est en train de s'installer avec sa compagne Morgane et leur petit garçon dans le village de Nant: "J'ai passé mon enfance ici, pour les vacances, et quand mon oncle et ma tante ont voulu passer la main, nous avons sauté sur l'occasion".

Sur la terrasse de sa maison neuve, mi-bois mi-pierre, Gwenaëlle montre une quinzaine de brebis de son troupeau "à viande" qui descendent lentement le vallon vers le point d'eau. Cette neurologue et son amie ingénieure sont à l'image de la nouvelle génération paysanne.

- "Abondance de candidatures" -

"A chaque fois qu'une ferme se libère, il y a une abondance de candidatures, en moyenne 8 ou 10", rapporte Anne-Marie Letort, rédactrice au journal Gardarem lou Larzac "depuis 1975" et, du haut de ses 80 ans, observatrice privilégiée de la vie sur le causse.

En 1971, quand le secrétaire d'État à la Défense André Fanton y voyait un territoire moyenâgeux, il collait à la doctrine pompidolienne envisageant une France tendue vers le "progrès", déroulant des autoroutes, rêvant de Concorde ou de TGV.

Cent trois paysans alors frappés par les expropriations avait fait un pacte: "Pas un agriculteur ne sera chassé contre son gré".

En novembre 1971, quelque 6.000 personnes participent à une première manifestation à Millau. Il seront 20.000 à Rodez le 14 juillet 1972... puis les rassemblements au lieu-dit du Rajal del Gorp concentreront jusqu'à 100.000 "chevelus".

Dans le sillage de Mai 68, le Larzac devient une terre de lutte, la désobéissance civile s'organise et 150 "comités Larzac" essaiment partout en France.

"On était venu en tant que militants", se souvient Chantal Alvergnas qui "débarque" de Grenoble avec son compagnon Gérard en 1980.

A peine élu, François Mitterrand honore sa promesse et enterre l'extension du camp militaire.

Dès 1982, Gérard et Chantal obtiennent une convention d'occupation précaire de la ferme de Saint-Martin du Larzac avant que la Société civile des Terres du Larzac (SCTL) ne leur octroie en 1985 "un bail d'usage".

"Quand on est arrivé, il y avait tout à faire : pas de porte, pas de fenêtre, pas de chauffage, pas de téléphone, pas d'eau courante", dit cette pionnière.

- "Valeurs militantes" -

Chantal détaille le système de propriété collective qui leur a permis de s'installer quasiment "sans investissement".

Au milieu des années 1980, l'Etat a confié 6.300 hectares qu'il avait préempté à la SCTL qui est autogérée par les paysans. Une dizaine de paysans-administrateurs gèrent l'attribution des fermes dans "le cadre des baux d'usage" et la transmission, lorsque l'exploitant prend sa retraite.

"On avait 22 et 24 ans, maintenant la nouvelle génération arrive plutôt vers 30/35 ans", explique Chantal qui siège aujourd'hui à la SCTL.

Pour Gwenaëlle, cette transmission des fermes est au cœur de la renaissance agricole. Elle se dit "très attachée aux valeurs militantes" du Larzac, même si une partie de cet "héritage" est peut-être en train de disparaître.

Anne-Marie Letort relève également cette évolution mais reste optimiste: "Les jeunes envisagent le territoire différemment et investissent la culture", dit l’octogénaire.

Car malgré la rudesse des hivers, pionniers ou nouveaux arrivants sont pareillement attachés à la vie sur le causse. A la veille de passer la main, Chantal Alvergnas est catégorique: "Si c'était à refaire? Je signe".

hj/cpy/cal

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