Cindy Bruna dans La Face Katché : "On a tout vu. On n'est pas juste témoins. On est co-victimes"

Dans son livre, "Le jour où j’ai arrêté d’avoir peur" (Éd. Harper Collins), Cindy Bruna livre le récit bouleversant de ses souvenirs d’enfance, marqués par les violences conjugales perpétrées par son beau-père à l’encontre de sa mère. Mais plus encore, le mannequin de 28 ans alerte les consciences sur la place des enfants au milieu de ces situations alarmantes, témoins mais aussi co-victimes d’une violence qui se joue dans l’intimité d’un foyer. Dans "La Face Katché" pour Yahoo, Cindy Bruna revient sur ces années d’enfer traversées aux côtés de sa mère et sa soeur, et analyse avec émotion et dignité l’emprise psychologique qui entoure les violences conjugales au sein de la cellule familiale. Un témoignage bouleversant, et particulièrement important, pour briser l’omerta et porter la voix de celles et ceux qui souffrent derrière les murs.

On l’a connue sous le feu des projecteurs, brillant de mille feux sous ses plus beaux atours. Rayonnant sur le papier glacé des magazines ou sous les crépitements des appareils photo. Aujourd’hui, Cindy Bruna veut se servir de cet écho que lui offre sa carrière de mannequin pour servir de puissants engagements. En 2017, la jeune femme entre en contact avec l’association Solidarité Femmes dont elle est désormais la marraine. Et il ne s’agit pas là que d’un titre de plus sur son curriculum vitae, mais bien d’un choix évident, une façon d’honorer le combat de sa mère, mais aussi le sien et celui de sa soeur. Car Cindy Bruna est une femme encore tourmentée par la violence qui a bousculé son enfance, avec l’arrivée dans sa vie d’un beau-père au double visage.

"Il traitait ma mère de "négresse devant nous. Il était raciste et décomplexé"

Tout a commencé avec une rencontre entre cet homme et la maman de Cindy Bruna, née au Congo. Après un divorce avec le père de ses deux filles, elle tombe sous le charme de ce personnage, presqu’aveuglée par la magie de l’instant. "Quand mon beau-père arrive dans la vie de ma maman, elle le prend un peu comme un blanc qui vient la sauver" analyse aujourd’hui Cindy Bruna. Au Congo, sa maman a grandi avec les préceptes racistes du colonialisme, dont celui qui présente l’homme blanc comme le sauveur d’une nation. Mais petit à petit, elle déchante. L’homme qu’elle aime n’a rien du super-héros, ni du prince charmant sur son cheval blanc. Très vite, leur mariage s’enlise dans un quotidien violent. La mère de Cindy Bruna croule sous les violences conjugales physiques, verbales et psychologiques que lui infligent cet homme. Les saillies racistes viennent s’ajouter à l’horreur.

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Cindy Bruna dans La Face Katché : "À l’école, on m’appelait ‘Baguette grillée’, parce que j’étais fine et métisse"

Témoin démunie de cet enfer, Cindy Bruna se souvient des termes employés par son beau-père, qui qualifiait sa maman de "négresse" à tout bout de champ et sous les yeux de ses filles : "Pour lui, il n’était pas raciste, parce qu’il avait épousé une femme noire, et qu’il élevait deux petites filles métisses qui n’étaient pas les siennes." Peu à peu, c’est la double-domination qu’il impose dans leur vie. Celle d’un homme sur une femme, et d’un homme blanc sur une femme noire. À l'école aussi, Cindy Bruna fait face à ce même racisme de la part de ses camarades. On l'appelle "Baguette grillée", parce qu'elle est fine et métisse. C'est la même violence verbale qui se joue alors pour la petite fille dans la cour de récré, celle-là même qui fragilise déjà son quotidien à la maison.

Cindy Bruna, sa soeur et sa mère doivent tenter de se construire dans cet environnement hautement toxique, victimes en plus d’un "racisme normalisé" : "Je ne suis même pas sûre qu’aujourd’hui il se rend compte qu’il est raciste."À cela s’ajoutent la violence physique et psychologique, ces attaques "sournoises" que le bourreau se donne tant de mal à cacher aux deux fillettes, mais qu’elles finissent toujours par deviner derrière les portes fermées. Les cris, les pleurs et les insultes fusent chaque jour, et finissent toujours par tomber dans un silence assourdissant et douloureux. La bulle de violence se crée peu à peu.

"Le bourreau est parti, on est en sécurité, mais c'est limite s'il ne nous manquerait pas"

La mère de Cindy Bruna s’affaiblit à mesure que le temps passe, mais est parfaitement consciente de l’urgence de la situation. "Elle nous dit que s’il lui arrive quelque chose, c’est lui. Et elle va nous le dire tellement de fois après" se souvient le mannequin. Comme c’est le cas pour beaucoup d’autres femmes victimes de violences conjugales, la dimension psychologique est intrinsèquement liée aux difficultés qu’elles peuvent éprouver à l’idée de quitter leur bourreau. Cindy Bruna le sait : sa maman était amoureuse de cet homme qui lui faisait vivre l’enfer. Elle l’a d’ailleurs compris lorsqu’ils ont failli divorcer, et que son beau-père a quitté la maison. C’est là que l’emprise se fait le plus ressentir : "Dans le foyer, son absence et ce manque de tension, c’est limite s’il ne nous manquerait pas. On a ce sentiment que ma mère dépérit, elle est malheureuse de son absence, alors qu’on devrait être soulagées. Le bourreau est parti, il a quitté la maison. On est en sécurité."

Et pourtant, Cindy Bruna se souvient des pensées qui ont traversé son esprit. "Il faut qu’il revienne en fait. C’est terrible" souffle-t-elle aujourd’hui du haut de ses 28 ans, encore terriblement marquée par cette dualité si douloureuse à vivre. Face à Manu Katché, difficile de retenir ses larmes en se remémorant cette lettre qu’elle avait écrite sur les règles à suivre à la maison : "‘On arrête l’alcool, les insultes’." Malgré la violence infligée par son beau-père, la jeune Cindy est témoin du désespoir de sa maman lorsqu’il quitte le domicile : "Dans mon coeur d’enfant, j’ai vraiment cette envie qu’il revienne et que tout se passe bien." C’est cet espoir qui porte le trio, chaque jour. Jusqu’au jour de trop.

"Je dormais avec une casserole près de mon lit. C'était ma protection contre mon beau-père"

La fin, c’est quand le danger accroit de plus en plus. Ce jour où sa maman a eu le déclic, a senti qu’il fallait prendre la fuite, Cindy Bruna s’en souvient encore. Avant cela, mère et fille partagent le même lit pendant un temps. L’adolescente est sur le qui-vive : maintenant que sa soeur a quitté le domicile familial, il lui faut redoubler de vigilance pour protéger sa mère de son beau-père. Otage de cet homme elle aussi, elle met en place plusieurs choses. Il en va de leur survie. Alors elle dort avec une casserole près de son lit : "Juste au cas où. On ne s’en est jamais servi, mais pour moi c’était ma protection."

Et puis arrive ce jour, où la violence de trop motive l’extrême courage de sa maman qui décide de quitter cet homme, et de porter plainte. Il n’y a plus aucun espoir que les choses changent. Mère et fille le comprennent. "C’est vraiment la fin. Même dans mon coeur. Je ne lui donne plus d’excuses, je ne m’interdis plus de l’insulter, on n’a plus de respect" confie Cindy Bruna. Ce jour-là, elle est "dépassée" par la violence de ce beau-père, excédée, épuisée par des années d’enfer. Dans la maison, royaume de sa toute-puissance abusive, Cindy Bruna casse tout, enragée par cet énième sentiment de culpabilité de ne pas avoir été là pour protéger sa mère. Leur bourreau a fui, et ne reviendra plus jamais.

Des années et beaucoup de reconstruction plus tard, Cindy Bruna l’a revu. Elle était alors déjà mannequin, mais son nouveau statut de "femme forte et indépendante" n’a pas fait le poids face aux traumatismes d’enfance ravivés par l’apparition de cet homme. "Quand je me suis retrouvée face à lui, j’étais une petite fille de 6 ans. Comme à la maison. J’étais brisée à l’intérieur" explique-t-elle, précisant qu’aucun mot n’avait été échangé entre eux. La douleur était encore bien trop vive.

"Les enfants sont des co-victimes des violences conjugales, pas juste des témoins"

Ce silence a également entouré les relations qu'entretenaient Cindy Bruna avec son père. Après le divorce de ses parents, le mannequin n'a pas osé lui conter l'horreur de ce qu'elle, sa mère et sa soeur vivaient au sein de ce foyer recomposé. "C'est un problème d'ordre privé" a-t-il répondu lorsque sa fille aînée s'est confiée. Une réponse douloureuse à laquelle sont malheureusement souvent confrontées les victimes de violences conjugales, enfermées dans cette omerta qui entoure l'intimité d'un foyer. Il est alors bien difficile pour quiconque de deviner ce qui se joue derrière les portes. C'est précisément cela que dénonce Cindy Bruna : les violences conjugales ne devraient plus être protégées par cette sphère privée, opaque et dangereuse. "En vérité c’est un fléau qui touche toutes les sociétés, et il y a une responsabilité à avoir" alerte-t-elle.

Aujourd'hui, avec du recul, le mannequin comprend la réaction de son papa face à la situation : "À cette époque-là, on ne voit pas les enfants comme co-victimes. Mon père lui a dit : ‘Tant que ça ne vous touche pas’. Comme si, tant que la violence n’est pas sur nous, ça ne nous touchait pas. Le problème il est là. Les enfants sont co-victimes, qu’il y ait une violence physique, psychologique, verbale. On a tout vu. On est victimes également, on n’est pas juste témoins." Très émue au moment d'évoquer ces derniers échanges avec son père, malheureusement décédé l'année dernière, Cindy Bruna s'interroge encore. "Je ne sais pas s’il a compris " souffle-t-elle en sanglots. Un témoignage bouleversant.

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