Cinéma: «Perro bomba», un Haïtien au Chili, un film de Juan Pablo Cáceres

Les « Perros bomba » c'est la chair à canon de l'économie du Chili. C'est cette main d'oeuvre étrangère exploitée sur les chantiers comme celui où travaille Steevens, jeune immigré haïtien, à Santiago. Ce premier film du réalisateur Juan Pablo Cáceres dévoile une facette peu connue du Chili contemporain en racontant le racisme ordinaire d'une société conservatrice et l'intégration en marche de la communauté haïtienne. Un film à découvrir sur le site de La 25e heure à partir de ce 1er juin.

Ouvrier dans une cimenterie, Steevens est un jeune homme tranquille qui se fait poser des tresses pour draguer les filles, vit dans une famille de la communauté haïtienne de Santiago où on parle de Dieu et du diable, retrouve sa bande d'amis haïtiens le soir pour danser et fumer. Une communauté que l'on découvre au fil du film : sa religiosité (les petites filles endimanchées comme des mariées chantant en créole No nos moveran (une chanson de lutte particulièrement connotée au Chili), son respect des traditions et des hiérarchies, son expoitation par des patrons racistes ou sans scrupules.

Le comédien Alfredo Castro, pilier du cinéma et du théâtre au Chili, a accepté le rôle du patron odieux de Steevens pour défendre le propos du film. C'est lui qui, tout de violence verbale, en insultant ses ouvriers, surtout les noirs, provoque le clash et la descente aux enfers de Steevens. Celui-ci perd son travail, est exclu de la communauté dans laquelle il vit en raison de la bagarre qu'il a provoquée et risque d'être expulsé du pays à cause de la procédure judiciaire engagée contre lui. L'absence de solidarité de ses proches qui le banissent est d'ailleurs intéressante. C'est que la volonté d'intégration de la communauté haïtienne au Chili, pourtant souvent stigmatisée, est très forte, explique le juge qui étudie son cas. Elle ne « veut pas d'histoires ».

Caméra au poing

Chaque étape du véritable chemin de croix de Steevens est introduite par une séquence musicale. Complainte a capella, rap, colère du djembe, comptine enfantine... Au Chili comme en Haïti, la musique et la danse sont des piliers de la culture populaire et les deux langues, créole et espagnol se mêlent. Dis-nous un truc dans ta langue, demande un gamin des rues à Steevens. « Je suis content parce que j'ai de l'argent pour manger », lui répond celui-ci en créole. Quelle que soit la langue, pour tous ces déclassés du néo-libéralisme chilien, la question est : comment gagner de quoi manger... En quête d'un toit et de travail, le jeune garçon erre dans une ville dont les murs sont tagués d'insultes racistes à l'égard des Haïtiens. Le Chili n'est plus ce qu'il était, crache le patron de Steevens : les Chiliens ne veulent plus travailler et les étrangers -Boliviens, Péruviens, Haïtiens- prennent leur place. « Le Chili n'est pas un pays habitué à la différence », explique le réalisateur Juan Cáceres.

À lire aussi : Au Chili, des migrants haïtiens atteints de coronavirus victimes de racisme

Steevens Benjamin, comédien haïtien, raconte un personnage de migrant quasi « banal », loin du héros positif et volontaire. Son travail donne un caractère presque documentaire au film, de même que la manière de filmer avec ces plans rapprochés sur les personnages qui emplissent l'écran. La prestation du comédien a d'ailleurs été récompensée au festival Cinélatino de Toulouse en 2019 et le film a été remarqué dans de nombreux films comme celui de La Havane, le dernier en date. Steevens Benjamin est entouré d'une galerie de personnages hauts en couleurs : gamins des rues, mendiants, autres immigrés d'Haïti et d'ailleurs, pour la plupart des comédiens non professionnels. Des gens qui racontent leur propre histoire, c'était la volonté du réalisateur qui filme caméra au poing.