Cinélatino : Focus «Humours», rire ou sourire contre les doutes et les peurs

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« Humours », c'est un thème qui s'est imposé d'emblée lors des réunions des programmateurs des Focus du festival Cinélatino à Toulouse. Comme l'expliquait Francis Saint-Dizier, son directeur, lors de la conférence de presse de présentation, en ces temps de pandémie, une respiration, un sourire sont nécessaires. L'équipe des sélectionneurs a visionné plus de cent films latino-américains pour ce focus. Des longs métrages qui font rire ou sourire, mais aussi interrogent, nous expliquent Marie-Françoise Govin et Thomas di Filippo, deux membres de l'équipe des programmateurs des Focus.

Le festival Cinélatino accueille le « cinéma d'auteur », comme on dit. Il est la principale vitrine en France de ce cinéma souvent exigeant, un « cinéma qui fait réfléchir » selon Marie-Françoise Govin. Les thématiques proposées chaque année sont très ancrées dans les problématiques politiques ou sociales du continent. L'an dernier par exemple, les thèmes étaient « Cinéma de mémoire, cinéma du temps présent » et « Foot, résistance et politique ». Du lourd et de magnifiques propositions dont l'annulation du festival en raison de la pandémie de Covid-19 nous a frustrés.

Cette année, l'heure n'étant toujours pas à la détente sur le plan sanitaire, les sélectionneurs ont ressenti d'emblée le besoin d'« aérer » la programmation. La satire, la dérision permettent d'« alléger les fardeaux, mater les inquiétudes et désacraliser les fatalités : rire, ou même seulement sourire, face à des réalités pesantes ». Quand on pense rire au cinéma, on pense bien entendu à la comédie, un genre extrêmement populaire en Amérique latine, très foisonnant, nous explique Marie-Françoise Govin. C'est aussi un genre d'inégale qualité d'un point de vue cinématographique, souvent stéréotypé dans sa forme et dans ses thématiques, rapidement consommé dans les projections des galeries marchandes. Il faut donc aller plus loin et l'humour embrasse plus large que la comédie. « On rit avec, on rit aussi contre, d'où le « s » à humours, poursuit-elle. C'est la dérision, l'auto-dérision, l'absurde, le loufoque, le burlesque, l'humour noir... On a mis le « s » parce qu'on a essayé dans cette sélection de proposer ces différentes entrées. » Une palette de ressorts réunis par l'écrivain et critique de cinéma Dominique Noguez dans « l’arc-en-ciel des humours ».

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Une sélection qui embrasse large

Les cinq membres du comité de sélection ont visionné des dizaines de films pendant des mois, pour n'en retenir que douze. On y trouve El robo del siglo, une comédie parodique de l'Argentin Ariel Winograd. Peu connu en France, ce cinéaste avait notamment réalisé Mama se fue de viaje, une comédie qui avait fait beaucoup d'entrées en Argentine et a inspiré le remake français Dix jours sans maman... À voir aussi, dans le même esprit, le film chilien Lina de Lima de Maria Paz Gonzalez qui raconte l'histoire d'une immigrée péruvienne et emprunte aux comédies musicales hollywoodiennes leurs lumières et paillettes, mais puissance 10. Un film qui interroge aussi sur les relations des Chiliens à l'immigration, déjà explorées par des films plus « graves » dans leur approche comme Perro Bomba de Juan Caceres.

Autre film parodique (et culte), Vampiros en la Habana de Juan Padrón, ou quand le cinéma d'animation s'empare des codes du cinéma de gangsters et que les mafias de vampires veulent profiter des joies de la plage et du soleil grâce au Vampisol. Autre pépite, La dictadura perfecta de Luis Estrada, film fleuve et satire du monde politique et médiatique, nous explique Thomas de Filippo. L'humour est un bon moyen de faire passer quelques coups de griffes... Car « « prendre à revers les échecs et les drames est un moyen de les débusquer, de les exposer, de les dire et certainement pas de les cacher sous le tapis ».

Dans le genre burlesque, on peut également voir ou revoir Relatos Salvajes (Les Nouveaux Sauvages) de Damian Szifrón, un film à sketchs - six récits, plus ou moins trashs sur le thème de la vengeance - et qui avait remporté un grand succès en salles lors de sa sortie en France en 2014. Le burlesque ou loufoque, on le trouve encore dans Por las plumas, seul film centroaméricain de la sélection, du Costa-Ricain Neto Villalobos. Dernier exemple de ton très décalé, assez inclassable, le conte philosophique Animal politico du Brésilien Tiao : quand une vache de la classe moyenne brésilienne, nous interroge sur le sens de la vie. « Il doit y avoir autre chose au-delà de ça », se désole la vache en quête de sens entre ses séances de gym et de coiffeur... L'absurde, qu'il soit au niveau du texte, du jeu corporel ou de la mise en scène, provoque un glissement qui suscite le rire, souligne Marie-Françoise Govin. La séquence de la vache s'essayant aux champignons hallucinogènes pour pimenter son quotidien est très drôle, very « bad trip » en effet.

Sujet inépuisable, pour les drames ou les comédies, la famille ! Et la réalisatrice Ana Katz s'est régalée dans El juego de la silla à mettre en scène les névroses familiales, notamment maternelles, en flirtant avec l'absurde. Autre genre d'humour, l'autodérision ou quand le cinéma se moque de lui-même : c'est dans le film Solos de la Péruvienne Joana Lombardi. Une troupe de jeunes cinéastes branchés cinéma expérimental décident d'initier les populations de contrées reculées au 7e art. La confrontation au réel est âpre et donne un bel exercice d'autodérision, souligne Marie-Françoise Govin. Un de ses films coup de cœur.

Des films accessibles pour tous publics

Les films de cette sélection ont été choisis pour représenter la plus grande variété de pays latinos possible et pour le plus large public possible, insiste Thomas de Filippo. Le film d'ouverture du festival, La odisea de los Giles, de Sebastián Borensztein répond à cette exigence. Cette histoire mettant en scène la revanche d'un groupe de « petits » sur les escrocs et les corrompus qui ont profité de la crise financière de 2001 en Argentine, servi par une belle brochette d'acteurs au sommet de leur gloire (dont les Darín père et fils) est une réussite. Une comédie populaire et un énorme succès public en Argentine, salué dans les festivals.

Certes, nous ne rions ou sourions pas tous aux mêmes gags, jeux de langage ou situations, et nos deux programmateurs reconnaissent ne pas avoir apprécié de la même manière tous les films. Sur certains films, on convergeait tous, raconte Thomas de Filippo, et sur d'autres pas du tout. Mais nous formons un comité de sélection et confronter nos points de vue fait partie du jeu. Nos « différentes sensibilités se retrouvent dans la sélection ». Par ailleurs un film supposément drôle peut laisser de marbre des spectateurs qui ne connaissent rien du contexte, du langage, des codes sociaux ou culturels. Un écueil qui est aplani lors d'un festival dans la mesure où l'équipe vient présenter chaque film avant la séance et proposer quelques clés pour expliquer sa forme et son propos. Il est difficile de faire preuve d'une telle pédagogie lors d'un festival en ligne bien sûr, même si on peut présupposer que la thématique du festival, le cinéma latino-américain, fait qu'en amont le public est un peu averti ou arrive avec un a priori d'ouverture. Et le rire est aussi affaire de lâcher prise...

Il y a eu des renoncements douloureux, reconnaissent nos deux programmateurs. Il faudra faire une séquence repêchage dans un prochain festival... Mais ce panorama de films récents (les réalisatrices sont particulièrement représentées dans cette tranche) plus quelques perles incontournables comme Whisky et sa dérision tendre et désespérée, ou Vampiros en La Habana, apportent une respiration bienvenue à la programmation du festival, mais sans pour autant cesser de questionner le temps présent.

Le 24 mars, soirée débat en ligne « Le goût du rire : humours » dans le cinéma latino-américain, avec quelques-uns des réalisateurs dont les œuvres sont proposées (Ana Katz, Neto Villalobos, Joana Lombardi et Maria Paz Gonzalez, à confirmer)

Pour accéder aux films, la plateforme en ligne ici

Le site du festival Cinélatino