Chroniques d’Ukraine : Peut-on tourner le dos à « sa » guerre ?

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Kharkiv, fin avril 2022. Romain Huët, Fourni par l'auteur

Dans Chroniques d’Ukraine, le chercheur Romain Huët nous raconte comment la guerre change le quotidien d’une population. Sur le terrain durant les mois d’avril et mai 2022, il documente le conflit au plus près pour The Conversation.

Kharkiv, partie 1.

L’histoire de Sergueï (Chronique n°3) n’est pas strictement personnelle. Au contraire, elle concerne beaucoup de monde.

S’engager comme volontaire est toujours présenté non comme une délibération longuement mûrie mais plutôt comme une réaction naturelle imposée par la situation. Dans les mots des volontaires, se dresser face à un envahisseur qui « arrache vos terres et tue des populations entières » apparaît comme une évidence.

Cependant, le patriotisme n’est pas l’unique cause de la résistance. À cet instant, les corps sont traversés par une pulsion irréfléchie de défense face à une armée qui approche. Dans la durée, cette pulsion transforme existentiellement les hommes. Il est incontestable que la guerre n’est pas qu’une affaire d’idées. La vie ordinaire et ses innombrables empêchements ou devoirs pratiques n’ont plus de réalité.

Désormais, la vie se conduit dans le contexte chaotique de la guerre. Et il est remarquable de constater que l’on se trouve aisément une place et une utilité dans le monde. Au sein des centres de volontaires, la résistance est peu soucieuse des compétences ou expériences effectives de chacun. Elle est surtout attentive aux bonnes volontés. Ces volontaires vivent activement l’histoire qui agite le monde. Cette promesse d’expressivité de la vie est une des raisons pour lesquelles la guerre exerce sur certains un pouvoir d’attraction.

Une guerre qui donne du sens

À cette analyse, on peut opposer à raison nombre d’objections. Ce point de vue est dangereusement romantique. Il affirme que la guerre est une puissance individuelle et collective qui fait défaut dans la vie ordinaire en temps de paix. En forçant le trait, on pourrait même avancer qu’elle est utile, sinon nécessaire, car elle régénère la population. Par exemple, Georges Bataille ou Roger Caillois avançaient une explication proche. La guerre est l’occasion d’une « régénération de la société et de l’individu », en particulier parce qu’elle brise les routines, la vie régulière, la monotonie.

Pour Roger Caillois, la guerre est le mépris de la tranquillité. Chacun est déchargé des soucis de l’avenir personnel. Au cours de ce présent intensifié, les volontaires trouvent quelques joies occasionnelles. Attaqués par le réel sur tous les fronts, ils se réfugient dans leurs groupes et s’activent. Pour la première fois, ils se découvrent une force collective qu’ils n’avaient jusqu’alors jamais expérimentée. En deux mois, ils accomplissent tant de choses ensemble qu’ils sont étonnés de leurs capacités.

La guerre donne un quotidien plein de sens et rend la fatigue anecdotique. Au cours de mes rencontres à Kiev ou ici à Kharkiv, je m’enquiers de l’état du moral de mes interlocuteurs. Mes questions sur leur vie d’avant la guerre produisent quelques soupirs et un instant de nostalgie qu’on lit dans les yeux qui fuient. Ce regard momentanément perdu exprime un désir fugitif, auquel il ne faut pas trop penser, de retrouver une vie normale.

Cependant, je n’ai entendu ni plaintes désespérées ni regrets de la vie d’autrefois. J’ai plutôt en souvenir une phrase qu’un volontaire me lâcha au cours d’une conversation. Elle m’était suffisamment inattendue pour que je ne puisse l’oublier de sitôt : « Je vis une meilleure vie qu’avant. »

Ces mots n’indiquent pas qu’il fait profit de la guerre. Il a simplement la sensation de faire quelque chose dans la vie. Non qu’auparavant, il ne faisait rien. Mais il n’agissait pas avec d’autres camarades d’infortune et sa contribution dans le monde n’avait pas l’évidence d’aujourd’hui.

Ne pas occulter l’horreur de la guerre

Il ne faut pas se méprendre sur la tonalité d’une telle hypothèse. Elle n’ôte pas à la guerre ses horreurs. C’est une chose de considérer et de décrire les façons dont la guerre transforme existentiellement les hommes. C’en est une tout autre que de se laisser séduire par son pouvoir d’attraction ou de se trouver fasciné par cette capacité inouïe qu’ont les hommes à s’anéantir.

À plusieurs reprises, à Kharkiv, en entendant le son des roquettes ou autres missiles qui retentissent un peu partout et en constatant leurs dégâts, je me suis senti abattu par l’abjection de la guerre et par la détresse qui accable tous ces foyers détruits ou menacés. À plusieurs reprises, j’ai été saisi par une pensée d’une incroyable banalité et naïveté : « Comment les hommes peuvent-ils s’infliger cela ? Comment peut-on être auteur de telles destructions qui tuent et brisent les vies ? »

Je ne suis gagné par aucun romantisme et je n’ai jamais pensé que la guerre était une affaire respectable et souhaitable. Cependant, elle dit beaucoup sur les élans des hommes, sur leurs rapports brisés au monde et sur leur capacité à renoncer à la passivité jusque dans les situations les plus inextricables.

Il y a sans doute lieu de qualifier cette résistance. Elle n’a pas pour origine un quelconque désir révolutionnaire qui se serait transformé en guerre comme ont pu le connaître les Syriens. Il s’agit d’un soulèvement réactif face à l’invasion russe. Il reste alors à voir ce que cette défense pourrait produire comme aspirations politiques nouvelles dans le futur de l’Ukraine.

Roman, volontaire à Kiev

Roman est trentenaire. Il habite Kiev. Il est l’un des membres du centre de volontariat où travaille déjà Sergueï. Tous deux partagent de nombreux points de vue. Le volontariat s’est massivement développé à la suite de Maïdan. Mais pour Roman, « le volontariat s’est essentiellement organisé sur des aspects humanitaires, militaires et patriotiques ». Selon ses mots, il a moins consisté en la création d’une contre-société qu’en la généralisation d’une culture de la débrouille là où l’État est absent.

Lui aussi concède l’importance du nationalisme en Ukraine : « Maïdan a normalisé le nationalisme. Cela traverse toute la société. Même les centristes comme Terestchenko sont devenus nationalistes. » D’ailleurs, on remarque que dans les premières années de son mandat, Volodymyr Zelensky a été vivement critiqué pour sa complaisance envers le régime russe et sa timidité dans la défense des intérêts ukrainiens.

Roman l’assure :

« Si Zelensky avait accepté les accords de Minsk, il s’opposait à une énorme protestation nationale ; une protestation qui aurait pu donner lieu à un troisième Maïdan. »

Je laisse aux spécialistes de l’Ukraine le soin de se prononcer sur la nature de ce nationalisme. Pour ma part, dans mon regard de témoin non avisé, il ne m’a pas paru se traduire par un cloisonnement national, car les intentions de regarder à l’ouest sont tout aussi vives que celles de résister aux tentations prédatrices de l’emprise russe.

Lire la suite: Ukraine-Russie : une histoire commune et conflictuelle, des avenirs incertains

« Après avoir fui, je voulais retourner à Kiev »

Le premier jour de la guerre, Roman était avec sa petite amie. Lui aussi, comme beaucoup, était absolument convaincu que la Russie n’engagerait pas une telle guerre. Pour lui, le déploiement des militaires aux frontières n’était qu’une intimidation supplémentaire dans le jeu géopolitique international.

Aux âmes qui s’inquiétaient d’une possible guerre, il leur jurait qu’un tel avenir était rigoureusement impossible. Avec ses amis, il raillait volontiers ces pessimistes qui s’inquiétaient de la situation et qui annonçaient la venue des sombres temps.

Lorsque je l’interroge sur ses souvenirs du premier jour de la guerre, il me confie :

« Comment ne pas se souvenir de ce premier jour ? C’est un traumatisme collectif. À cinq heures du matin, je suis réveillé par plusieurs appels de mes amis. Je me demandais bien pourquoi on tentait de me joindre à une heure si tardive. J’ai alors ouvert mon téléphone, j’ai regardé les informations et j’ai compris. Immédiatement, Elena (sa petite amie) a décidé de quitter Kiev. Elle tenait absolument à ce que je vienne avec elle et sa famille. C’était une panique totale. On a immédiatement fait nos bagages et on a quitté la ville. C’était le premier jour de la guerre. »

Pendant quatre jours, Roman est en proie à une extrême confusion. De façon compulsive, il dévore les informations. Il est profondément intranquille. Il est constamment agité par la pensée de retourner à Kiev. L’idée d’avoir abandonné si facilement ses amis et sa ville lui est difficile à endurer. En termes subjectifs, la guerre lui aurait été insupportable s’il était resté dans ce coin de paix. Il lui fallait revenir. Il était animé par cette si commune idée : « il fallait revenir et faire quelque chose ».

Lorsqu’on est témoin d’une histoire qui « nous » concerne directement, on peut réagir de bien des manières différentes. On se tient passivement comme spectateur impuissant de la situation, on s’empresse de fuir le feu en s’exilant dans des territoires plus sûrs. Certains restent, en vue de tirer quelque intérêt de la situation, en saisissant l’une des opportunités promises par la guerre. D’autres choisissent de rester et de lutter pour la défense de leurs terres. Il restera à clarifier les ressorts insondables d’un tel choix.

« Je me suis senti tellement mieux »

Pour Roman, ce choix n’a rien eu d’évident. Il a fallu convaincre Elena de le laisser partir. Il ne parvenait pas à tourner le dos à l’histoire. L’élan l’a saisi énergiquement. Roman est retourné à Kiev :

« J’ai pris un train entièrement vide. J’ai fait le chemin inverse de tous les autres. Je suis arrivé à Kiev. Les rues étaient vides. C’était irréel. Un ami m’a fait venir ici au QG, dans ce groupe de volontaires. Je me suis rendu disponible. J’organise le transport des ravitaillements des bataillons de la défense territoriale. »

Puis il me dit ce que je pressentais un peu :

« Depuis le jour où j’ai rejoint le QG, je me suis senti tellement mieux. C’est ma manière de faire face à la guerre. C’est en faisant quelque chose. C’est trop déstabilisant de ne pas savoir quoi faire. Je n’ai aucune formation militaire et je ne m’imaginais pas bien passer mes journées entières sur un check-point à contrôler les papiers. »

Roman affirme se sentir mieux. Le travail obstiné sauve de l’effondrement intérieur et permet de vivre dans de sombres temps jusqu’à connaître quelques joies occasionnelles. Cela n’est possible que parce qu’il est lié à d’autres, que le soulèvement n’est pas l’affaire de quelques-uns avisés. Face à l’impouvoir solitaire se dresse la réponse collectivement organisée.

Vivre au jour le jour

La solidarité dans l’adversité est un puissant moyen pour tenir face à l’écroulement du monde. Entre autres, elle détourne des pensées générales tournées vers l’avenir. Les volontaires ne font pas de pronostics sur le futur. Je ne les vois pas consommer de manière compulsive l’évolution de la situation militaire.

Quand j’échange avec eux à ce sujet, je comprends qu’ils ne savent pas grand-chose de l’évolution des fronts. Même ici à Kharkiv, bombardée chaque jour, ils n’ont qu’une vague idée de la position exacte des Russes. Lorsque nous avons traversé les quartiers particulièrement visés pour les ravitailler, je m’informais de la distance à laquelle se situaient les troupes russes. Tantôt, on m’a dit à 3 kilomètres, à 5 kilomètres puis à 7 kilomètres. Ici, comme à Kiev, on regarde peu les cartes militaires.

Cette insouciance relative vis-à-vis du conflit réside dans le fait que dans l’expérience de la résistance, le temps est littéralement bloqué. Elle se vit au jour le jour. La nécessité d’agir dans l’urgence et l’incertitude les condamne à ne jamais discuter sérieusement à propos de l’avenir. Il y en a assez à s’occuper du quotidien.

On pourrait penser que cette vie au jour le jour n’est promise qu’à une sévère dépression. Or, je ne les vois ni abattus, ni enfermés dans l’accablement, ni épris d’une idéologie qui les convaincrait d’une victoire militaire imminente des forces ukrainiennes. Je les vois plutôt appliqués dans leurs tâches jour après jour.

La vie de groupe oblige chacun à dompter ses affects négatifs, à ne penser qu’aux choses à accomplir, et à veiller au soin des uns et des autres. Dans ces moments-là, les rivalités mesquines qui ruinent les vies communautaires restreintes peinent à s’exprimer. Ils s’interdisent les mouvements d’humeur ou les expressions incontrôlées, si fréquents dans la vie ordinaire. Pourtant, ils ne paraissent pas concéder d’immenses efforts pour vivre ensemble. Cela va presque de soi. Les nécessités commandent aux égos de se plier au milieu général de leurs camarades d’infortunes.

Incontestablement, l’être-ensemble fait oublier la condition tragique de leur vie présente. Aussi redoutable et tragique que la guerre puisse être, il existe des résistances tantôt appliquées, tantôt aléatoires, essentiellement mineures qui jaillissent dans les temps les plus sombres. C’est peut-être cela que Louis Quéré désignait lorsqu’il pensait que l’anthropologie avait pour rôle essentiel de « sauver les phénomènes ».

Dans le cas de la guerre, il ne suffit ni de commenter ni de s’apitoyer tragiquement sur la situation. Il importe également d’observer et de décrire comment certains lui résistent avec endurance. Dans les mots de Georges Didi-Huberman, je retrouve ce que j’aurais voulu écrire à propos de Sergueï, Roman et tant d’autres : leurs actions sont des effractions dans l’espace du malheur.

Cette vision, que certains jugeront sans doute comme un chuchotement inoffensif et divertissant au cœur de cette lutte entre nations, n’occulte pas l’inquiétude pour les temps futurs. Une fois la guerre terminée, ces volontaires auront à se retrouver des pratiques de liberté et des formes de vie commandées par aucune adversité générale. Il leur faudra retrouver des capacités d’imaginations et prendre part à quelque futur. Il est aussi fondamental de se préparer à la fin de la guerre, à la fin de tous ses désastres et de toutes ses intensités.

Prochaine étape : Kharkiv, partie 2

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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