Chroniques d’Ukraine : Donbass. Espérer que le destin ne nous choisira pas

  <span class="attribution"><span class="source">Romain Huët</span>, <span class="license">Author provided</span></span>
Romain Huët, Author provided

Dans Chroniques d’Ukraine, le chercheur Romain Huët nous raconte comment la guerre change le quotidien d’une population. Sur le terrain durant les mois d’avril et mai 2022, il documente le conflit au plus près pour The Conversation. Cette chronique est la dernière de la série.

1er mai 2022, Kramatorsk et Severodonetsk.

Quitter Kharkiv a été une épreuve douloureuse. Je me suis attaché à beaucoup de volontaires. Le départ et le malaise qui l’accompagne révèlent l’asymétrie du rapport entre l’observateur et les volontaires. Ils restent, tandis que j’ai une liberté de mouvement et que je n’ai vécu leur quotidien que pour une durée provisoire.

Après nos adieux et nos promesses de maintenir les liens en toutes circonstances, je me rends dans un autre centre de volontariat, dans le Donbass, à Kramatorsk — puis à Severodonetsk. La situation militaire semble bien plus défavorable qu’à Kharkiv. Les Russes forment un arc autour de la ville. Les affrontements sont d’une très forte intensité. Chaque jour, on craint une avancée significative de l’armée ennemie jusqu’à la prise potentielle de chacune des villes.

Au plus près des combats

Tout comme à Kharkiv, le centre de volontariat fournit de l’aide humanitaire aux villes et villages situés au cœur des affrontements. Il s’occupe aussi de l’évacuation des derniers habitants exténués par l’intensité de la guerre et résolus malgré eux à quitter leur monde.

Pendant cette semaine, j’accompagne les volontaires dans leurs missions. Les journées sont à peu près identiques. À 7h du matin, les volontaires viennent des quatre coins de Kramatorsk pour se retrouver en banlieue, dans ce qu’ils appellent « leur base ». Pour y accéder, il faut emprunter une route en piteux état. Sur quelque 200 mètres à l’approche de la base, la voiture roule au pas et slalome entre les divers obstacles.

La base est une immense scierie désaffectée. Le spectacle est lunaire. L’usine paraît abandonnée depuis de nombreuses années. Quelques piles de bois, quelques engins de chantier à l’abandon.

La plupart des volontaires sont déjà arrivés en minibus ou avec leur voiture personnelle. Ils font la queue devant la station-service qu’ils se sont improvisée : deux cuves de quelques centaines de litres.

Chaque matin, c’est la même routine. Les volontaires stationnent devant les cuves pour recevoir l’essence nécessaire à leur trajet du jour. C’est une économie provisoire, au jour le jour. Pour le reste, un immense hangar sert d’entrepôt de marchandises et de lieu de chargement. On y trouve de nombreux cartons ordonnés de façon approximative. Pour l’essentiel, ils contiennent des produits de première nécessité fournis par quelques ONG européennes. On y trouve également toutes sortes de confiseries et quelques jus aux saveurs et aux couleurs improbables.

Non loin de là, les tanks ukrainiens sont planqués. On ne les voit pas mais on les entend tirer régulièrement. Leur présence me contrarie un peu. Elle fait de la base une cible potentielle. Cette inquiétude n’est pas partagée. Les volontaires paraissent indifférents vis-à-vis de la réalité des fronts, des positions militaires et de la situation générale. Usés par la saturation des informations changeantes, ils composent avec cette réalité, un point c’est tout. Ils ne parlent de la situation militaire qu’en des termes extrêmement généraux.

Quand les missiles tombent soudain du ciel

Ce matin, j’accompagne Vadim pour la journée. Nous irons livrer des colis dans la ville de Severodonetsk, à deux heures de route de là en temps normal, assiégée depuis plusieurs semaines. Puis nous tenterons d’aller évacuer des civils dans les villages environnants.

Nous empruntons un vieux minibus offert par une ONG polonaise. Les sièges ont été enlevés pour gagner de la place. Vadim a une quarantaine d’années. Il est un peu dodu, le visage rieur. Il parle peu, et jamais un mot plus haut que l’autre. Ce n’est pas le genre de gars à poser problème. Il fait le job sans fanfaronner. Durant toutes nos conversations, il ne s’est jamais étendu sur sa vie d’avant, comme si elle ne signifiait pas grand-chose par rapport à maintenant. Il m’a été présenté comme un redoutable chauffeur, le meilleur d’entre tous. Je comprends surtout que cette qualité indique que ses missions le conduisent dans les quartiers les plus difficiles d’accès.

Avant de rejoindre la base, Vadim me dépose devant un des rares supermarchés ouverts pour faire le plein de cigarettes. Il n’est pas toujours possible d’en trouver. Dans de nombreuses villes, il y a quelques pénuries. L’approvisionnement des produits de première nécessité est assez inégal. Les cigarettes pourraient être considérées comme un objet de consommation absolument inessentiel. Mais en temps de guerre, autour de moi, les volontaires les enchaînent, pour tuer le temps ou pour calmer la nervosité dans les situations critiques. J’hésite à me prendre un café à emporter. J’ai mes habitudes : un americano, c’est-à-dire un grand café qu’ils coupent avec de l’eau. Dans l’ensemble, je ne vanterai pas la qualité des saveurs. Ils ont au moins le mérite d’aider à tenir éveillé. Les nuits sont agitées par les explosions ou les sirènes annonçant les bombardements. Quelques personnes sont devant moi. Nous décidons de ne pas attendre, nous sommes pressés.

L’arrivée à l’usine est assez pénible à cause du très mauvais état de la route. Vadim s’y prend à plusieurs reprises pour franchir le chemin bosselé, surtout les rails du chemin de fer qui menacent les amortisseurs. On pourrait rester coincés dessus. Le vieux minibus, bricolé un nombre incalculable de fois, tangue de gauche à droite. Patiemment, Vadim slalome en choisissant les bouts de terre qui supporteront ses roues.

Arrivés à l’usine, nous sortons du véhicule. Comme toujours, on se serre les mains en attendant notre tour pour le ravitaillement d’essence. J’allume une cigarette. Au même moment, une énorme explosion nous secoue. Le son déchire le ciel. La détonation soudaine produit en nous un mouvement de réflexe : baisser la tête. Le missile a explosé à 200 mètres de nous, sur la route bosselée que nous avons traversée il y a trois minutes. Un gigantesque nuage noir mélangé de débris s’élève dans le ciel. Nous sommes effarés. « Putain, c’est pas passé loin », dit l’un des volontaires. Nous continuons à scruter le ciel, des fois que l’on verrait un autre missile nous tomber dessus. À la vitesse où ces bombes tombent, on a juste le temps de se voir mourir.

Je tape sur l’épaule de Vadim et je lui montre dans le ciel le second missile. Il s’abat à peu près au même endroit que le premier. Je ne saurais dire si c’était le son ou la stupeur face à ces engins de mort, mais j’ai rivé mes yeux sur la trajectoire du missile, du ciel jusqu’à la terre. Il y a eu d’abord cette seconde fumée noire salie de mille débris et de poussière, cet immense champignon de mort qui envahit le ciel, avant que nous entendions le son de l’explosion. La détonation perce l’air, nous courons derrière un monticule de planches de bois, découpées et empilées les unes sur les autres. Abri de fortune qui protège des éclats. Et quand on voit l’acier tranchant que contiennent ces missiles, ces planches nous font l’effet de n’être pas si mal.

Tout est tellement rapide et soudain qu’il n’est même pas besoin de lutter contre la panique. Nous sommes traversés par des sentiments contradictoires : irréalité, conscience aiguë du danger, yeux rivés sur le ciel et sur les planques possibles autour de nous.

L’inquiétude et la peur existent. Seulement, aucun de nous ne l’extériorise. Elles se logent dans le corps et rabâchent aux pensées intimes que quelque chose d’encore plus terrible pourrait arriver. Mais la règle est de garder ces sentiments pour soi.

Photographier la destruction, être témoin

Peu après l’explosion, plusieurs ont photographié cette fumée qui se dissipait dans le ciel. Ce geste n’a pour fonction que de garantir que notre présence était bien là, à quelques dizaines de mètres de l’impact. Vadim s’est même pris en vidéo avec les fumées en arrière-plan. L’atmosphère est légèrement excitée : « On était là, et trois minutes avant, ça en aurait été fini. » Le reste de la journée, j’ai entendu à plusieurs reprises ces mêmes mots qui racontent le danger et la conscience de notre chance. Pendant tout ce temps, l’estomac est noué.

Chroniques d’Ukraine :

  1. Un chercheur sur le terrain pour documenter la guerre

  2. L’art face à la guerre

  3. Volontaire pour entrer en guerre

  4. Peut-on tourner le dos à « sa » guerre ?

  5. Les ruines, l’insouciance et la banalisation de la guerre

  6. Résister sous les bombes

  7. Donbass. Espérer que le destin ne nous choisira pas

Nous ne nous attardons pas. Il nous faut rejoindre Severodonetsk pour livrer les colis et évacuer les habitants qui le souhaitent. Vadim remplit le réservoir d’essence. Nous partons dans le sens opposé de l’explosion. Sur la route bosselée, à quelques mètres de l’immense usine, quelques militaires sortent de leur planque. Ils sont en état d’alerte mais ne savent trop quoi faire. Une fois explosés, les missiles interdisent toute réponse d’un soldat. C’est l’ultime impuissance : scruter le ciel et espérer que le destin ne nous choisira pas.

Les pourboires aux checkpoints : deux paquets d’Oréo et deux bouteilles de jus d’orange

Il nous faut une heure trente pour arriver à Severodonetsk.

Les checkpoints sont nombreux. On les traverse assez facilement. Vadim fait la route tous les jours. Il a ses habitudes. Il échange des mots brefs avec les soldats, dont certains sont de vieilles connaissances. Il ne vient pas les mains vides. À chacun d’entre eux, il offre deux boites de gâteaux Oréo et deux bouteilles de jus d’orange.

La générosité de Vadim amuse les soldats. Ils se marrent un peu mais prennent volontiers le présent. Pour ma part, je n’ai été contrôlé qu’une seule fois dans la ville de Severodonetsk. Le soldat me demande où se trouve mon casque. Je lui explique qu’il est dans le coffre. Vadim n’en porte pas et je n’ai guère envie de faire différence dans ces situations. Il me regarde avec dépit, agacé par l’insouciance d’un « touriste de la guerre » :

« Tu t’es pris pour Ironman ou quoi ? Si ça explose, tout ton corps gicle. »

Vu l’ampleur de son geste qui simule la dispersion de ma chair dans l’espace, je nourris quelques doutes sur l’utilité du casque. Il poursuit : « T’as qu’à me le filer si tu le ne mets pas. » Impossible. Le casque et le gilet pare-balles ont été prêtés par Reporters Sans Frontières. J’y ai laissé une caution de 2 500 euros. Autant dire que je veille dessus.

Le même vide qui se déploie devant nous

La ville de Severodonetsk est tout aussi sinistre que les quartiers Nord-Est de Kharkiv. On y retrouve le même vide qui se déploie devant nous : gravats sur les routes, trous dans les immeubles, toits arrachés et bâtiments carbonisés. Les explosions sont très nombreuses.

Les Russes sont à trois km de là, autour de la ville. Sur le chemin, on croise quelques chars ukrainiens qui se cherchent leur positionnement. Nous parcourons la ville. Vadim me somme de prendre des vidéos. Après tout, mon rôle est de documenter et l’image occupe une place de choix pour « attester ».

La seule consigne qu’il me donne est de cacher mon appareil lorsqu’un checkpoint est en vue. Les rues sont vides. Vadim n’avait pas prévu une chose importante. Nous sommes sur la ligne de front et il n’y a évidemment plus de checkpoints.

Alors que je filme les décombres depuis l’intérieur du minibus qui roulait à faible allure, surgissent de nulle part quatre soldats. Ils sont à vingt mètres et nous mettent en joue. Vadim s’arrête et ouvre la portière. L’un des soldats braque encore davantage. Il nous hurle de rester immobiles. Un geste et il tirera. La pression est lourde. Ils encerclent le véhicule à une distance de quelques mètres. Il ne faut pas grand-chose pour qu’ils nous abattent au nom du « principe de précaution ». La guerre n’offre pas toujours des morts valeureuses. Je me souviens qu’en Syrie, non loin d’Idlib, deux combattants s’étaient tués juste après une victoire importante sur l’armée de Bachar Al-Assad. D’humeur festive, ils s’étaient amusés avec les 4x4 qu’ils avaient pris à l’armée régulière. Ils sont entrés en collision. Deux d’entre eux sont morts.

Depuis son siège de conducteur, Vadim hurle que nous sommes des volontaires. Ils nous demandent de sortir du véhicule les bras en l’air et lentement. Avec méfiance et toujours en nous tenant en joue, ils s’approchent de nous. Ils nous posent quelques questions, vérifient notre identité et commencent à se détendre. Étonnamment, ils ne vérifient pas mon téléphone. Le contrôle ne peut pas durer longtemps. Nous sommes totalement à découvert et donc vulnérables. Au bout de quelques minutes, ils nous laissent repartir en exigeant que l’on ne fasse aucune photo. Je ne suis pas difficile à convaincre.

Quelques minutes plus tard, nous arrivons dans le centre de volontaires. C’est une maison étroite, de quelques 70 m2. Il n’y a pas d’intérieur. La veille, le mur du salon a été éventré par une explosion. Les chaises n’ont pas bougé, désormais face au trou béant qui ouvre sur un amas de gravats. La maison est à peine nettoyée des décombres. Une cafetière est posée à même le sol, près de la prise électrique. Les cartons désordonnés comblent l’espace. L’endroit est précaire et menacé. Pourtant, c’est là que la dizaine de volontaires continuent à s’activer pour acheminer l’aide aux habitants de Severodonetsk.

Hasard du moment, je rencontre à la base un journaliste américain, William Nessen (son récit sur son séjour dans le Donbass est à lire ici). Il est là depuis une quinzaine de jours et ne partira que « quand les Russes ne seront plus là ». Paquet de chips à la main, il picore, tout en me résumant en quelques minutes ses mille vies qui l’ont conduit à couvrir les guerres en Indonésie, en Irak, et en bien d’autres endroits. Sa nonchalance et son insouciance m’apaisent. Rien n’a l’air de le contrarier, certainement pas les bruits sourds d’explosion que l’on entend à peu près tout le temps.

Un néant singulier

Après la livraison, nous quittons en quatrième vitesse le centre de volontaires. Nous sortons de Severodonetsk pour rejoindre un village menacé d’être pris par les Russes. La mission est d’évacuer les habitants qui le souhaitent. Parfois, l’évacuation se fait avec l’aide de l’armée. Ce jour-là, rien n’avait été organisé par les autorités militaires. Nous roulons à vive allure sur une route craquée par les impacts de roquettes.

Elle est bordée d’arbres et de champs où sont cachés quelques chars. Partout, quelques fines colonnes de fumée. On se demande souvent à quoi ressemble le front : à ça, un espace vide, des combattants cachés dans le paysage, de la fumée un peu partout, des sons réguliers d’explosions. Quelques-uns tirent, sans doute vainement, au petit bonheur. Le paysage lunaire n’apporte aucun soulagement. Tout est immobile, dans l’attente.

Dans la voiture, Vadim ne parle pas. On est crispés, le corps en vrac. On fume nerveusement. Alors qu’on circule à toute allure sur ces routes menaçantes, les sens sont hyper-récepts, guettant les dangers qui pourraient survenir d’un peu partout. J’observe un néant singulier ; paysage désolé d’une intensité destructrice et meurtrière. Nous arrivons dans le village, situé en hauteur d’une petite colline. On aperçoit quelques habitants qui fument devant leur maison, dans ce paysage sinistrement désertique. Vadim ouvre la fenêtre et propose son aide. Ils déclinent d’un geste de main. Ils restent là. Peu importe qu’ils risquent la destruction et l’occupation, c’est leur affirmation. Il n’est pas simple de débarrasser la vie de ces villes.

Vadim continue à tourner dans les rues quasi vides. Au coin d’une rue, un type avec un sac plastique nous fait de grands signes. Il semble soulagé de notre présence. Il s’empresse de rejoindre la voiture : « Oui, je souhaite être évacué », dit-il avec une voix tremblante. Il a l’air particulièrement secoué, le visage hagard et apeuré. Vadim s’assure que le type a ses papiers d’identité. Il les a. Le jeune homme quitte son monde avec un sac plastique et ses papiers d’identité.

Ce jour-là, une seule personne a accepté l’évacuation. La théorie du choix rationnel qui voudrait qu’une décision se prenne en faisant le rapport entre les risques encourus et les bénéfices escomptés d’une telle action est hors de propos. La voiture quitte le village à une vitesse folle.

« Il ne faut pas s’arrêter, c’est dangereux ici » dit Vadim tout entier concentré sur la route.

La vitesse a son enjeu. Le silence vient soudainement dans la voiture. Il se glisse entre nous. Toute parole paraît pour le moment inutile. L’état de la route est catastrophique, craquée de toute part. Vadim doit pourtant gagner en vitesse. Il place les roues droites de l’autre côté d’un fossé, les roues gauches sur le reste de route en état correct. Il file tel un équilibriste. Je m’accroche, aussi effrayé qu’impuissant. Les branches d’arbre se fracassent sur le pare-brise, déjà bien abîmé par de nombreux trajets similaires. Je regarde la route comme si je conduisais moi-même. J’envisage toutes les trajectoires qui nous renverseraient, la vitre qui exploserait. Entièrement pris par la course, j’en ai oublié le danger des bombes. Vadim braque encore et retrouve la route.

Celle-ci devient plus praticable. Elle commence à s’élargir. Le danger s’éloigne. Les corps tendus se détendent. Nous sommes plus décontractés mais toujours silencieux. Je reprends mes esprits. Dans le silence de la voiture, je rumine ces mêmes pensées à propos de la guerre : dans cette impuissance où nous sommes, sur quoi avons-nous encore le sentiment d’avoir agi ?

Le passager, à l’arrière, tousse et se rappelle à ma présence. L’écroulement du monde offre toujours quelques prises, la sensation d’avoir été actif, d’avoir résisté à la violence. Évidemment, à chercher ainsi une vie pleine de sens, il se peut que l’on en crève. Pourtant, à mon grand étonnement, durant ce séjour, avec les volontaires, jamais nous n’avons parlé de la mort. Elle n’est pas encore devenue, sinistrement, un mode de vie. Seul l’enlisement dans la guerre et la survenue du désespoir fera de la mort un sujet de choix. Pour le moment, les énergies sont tout entières dirigées vers une résistance qu’ils pensent victorieuse.

À la limite de toutes les expressions, il y a le silence (C. Marker)

Au bout de quelques minutes, nous avons allumé une cigarette et retrouvé la parole. Vadim dit que la route était jolie avant qu’elle ne soit envahie par les chars.

Elle était verdoyante, des plaines à perte de vue, et de jolis arbres qui offraient quelques abris à l’ombre. Le silence qui s’était glissé parmi nous quelques minutes auparavant traduisait la tristesse générale. Elle ne se raconte pas, ne se trouve pas de mots, elle est enracinée dans le corps. Chris Marker disait : « À la limite de toutes les expressions, il y a le silence. »

Chaque jour, Vadim recommence perpétuellement les mêmes trajets. Arrivés à Kramatorsk, il s’arrête devant un bar qui semble fermé. En réalité, une porte discrète permet de pénétrer à l’intérieur. Le bar a été transformé en épicerie semi-clandestine où s’achètent alcool, cigarettes et quelques aliments. Vadim prend quelques bouteilles. À cet instant, j’avais envie d’une grande fête, d’une légère ivresse où tous se féliciteraient joyeusement de cette journée supplémentaire.

Mais il me dépose au QG. Avant de repartir chez lui, il me demande de lui envoyer la vidéo que j’ai prise au moment où les militaires nous ont mis en joue. Ce moment si absurde a bien existé. C’est la preuve qu’il s’est passé quelque chose - comme si les gens croyaient toujours ce qui est filmé. L’image est le rempart à l’oubli et aux incrédules qui vous feraient douter de votre témoignage.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

Lire la suite:

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles