CHRONIQUE. Le cordonnier, l'ultracrépidarianiste et ChatGPT

Dans sa chronique, le Pr Jean-Gabriel Ganascia évoque ceux qui se prononcent sur des sujets sur lesquels ils n'ont aucune compétence.

Cet article est extrait du mensuel Sciences et Avenir - La Recherche n°915, daté mai 2023.

Sutor, ne supra crepidam, littéralement, le cordonnier (sutor), pas plus haut que la sandale (crepidam). Rapportée par Pline l'ancien dans son "Histoire naturelle", cette sentence latine signifie que, de ce qui va au-delà de son métier, et que l'on ignore, on ne devrait parler. Un essayiste britannique du 19e siècle, William Hazlitt, en a dérivé le terme "ultra-crepidarian" pour se moquer d'un rival trop bavard qui se piquait de tout. À la fois substantif et adjectif, le mot désigne et qualifie celui qui va "très au-delà de la sandale", autrement dit qui se prononce sur des sujets sur lesquels il n'a aucune compétence.

Avec le temps, on en a dérivé deux néologismes anglais, "ultracrepidarianist", celui qui fait profession de parler de tout sans disposer d'aucune connaissance qui l'y autoriserait, et "ultracrepidarianism", l'évolution de la société qui tend à donner tribune à des personnes dépourvues de tout savoir légitime sur ce dont elles parlent. Le terme n'a été introduit en français, avec un accent et un "e" muet, que très récemment, en 2014. Plus tard, la crise sanitaire du Covid-19 a fait sa fortune, au point qu'il a été élu "mot de l'année 2021" par les médias belges Le soir et la RTBF.

Des précurseurs en chair et en os de ChatGPT

La logique médiatique veut que l'on invite des personnes célèbres à s'exprimer à chaud sur des sujets d'actualité où rien ne les autorise à parler. Ainsi demande-t-on à telle chanteuse ou à tel écrivain, voire à tel sportif de donner son avis sur des questions de politique étrangère ou sanitaire, sur lesquelles ils n'ont aucune compétence.

Il est aussi des figures connues qui prennent l'habitude d'intervenir sur tout et que l'on invite justement parce qu'elles en parlent avec aplomb et que le grand public leur accorde du crédit car il les reconnaît - sans que cette reconnaissance se fonde sur un mérite attesté. En cela, ces authentiques ultra[...]

Lire la suite sur sciencesetavenir.fr