"Le Choix du chômage", la BD qui explique comment la France a fait le choix du chômage de masse

Jérôme Lachasse
·4 min de lecture
Détail de la couverture de la BD
Détail de la couverture de la BD

Après avoir enquêté sur la face cachée des présidences de Pompidou et Giscard d'Estaing avec Étienne Davodeau dans la BD Cher pays de notre enfance (2015), le journaliste de France Inter Benoît Collombat, désormais associé à Damien Cuvellier, se penche sur les racines de la violence économique, dans les années 1970 et 1980, dans une BD accessible et pédagogique.

Cette période "fait partie de notre histoire, mais n’est pas encore entrée dans nos livres d’histoire", estime Benoît Collombat, qui a voulu raconter dans Le Choix du chômage (Futuropolis) "ce moment de bascule où le pouvoir politique prend la décision de ne plus avoir la main sur l’économique et le financier":

"Depuis quarante ans, il y a un discours officiel qui est de mettre tous les moyens en œuvre pour lutter contre le chômage de masse - et on a un chômage de masse. Où est l’erreur? On a essayé de comprendre. Cette bande dessinée rend accessible au plus grand nombre cette histoire pour élargir ce débat qui est trop souvent confisqué par les puissants, et présenté comme étant trop compliqué à comprendre."

"L’État n’a plus le pouvoir d’agir sur le réel"

"Il y a aujourd’hui un vrai appétit de connaissances politiques", renchérit Damien Cuvellier. "On a envie que les gens s’emparent du livre pour questionner les décisions qui régissent nos vies. Ce qu’on montre, c’est que ces choix peuvent être questionnés." "Le choix du chômage a été fait car il sert notre système économique", avance ainsi en préambule de leur enquête Pierre-Edouard Magnan, porte-parole du Mouvement national des chômeurs et précaires.

Cette formule, provocatrice, est revenue "naturellement" dans la bouche de plusieurs de leurs interlocuteurs, précise Damien Cuvillier. "On montre dans la BD que ces choix servent des intérêts bien particuliers, certaines classes sociales. Ces choix ne vont pas dans le sens du plein-emploi. Pour avoir une politique de plein-emploi, il faut faire des choix en conséquence." Et Benoît Collombat d’ajouter:

"Dès que vous mettez en place un dispositif avec des banques centrales indépendantes où la dette est placée sur les marchés financiers (soit toute l’architecture de la construction européenne), vous cassez un certain nombre de mécanismes, comme le circuit du Trésor, et l’État n’a plus le même pouvoir d’agir sur le réel. Tout ceci s’inscrit dans une pensée néo-libérale, selon laquelle l’État est là pour servir le marché. Et c’est ainsi que vous obtenez les conséquences économiques et sociales que l’on a actuellement."

Pour cette raison, Benoît Collombat et Damien Cuvillier s’attardent longuement sur la décennie 1980, et notamment les années 86-88, marquée par la Cohabitation de François Mitterrand et Jacques Chirac. "C’est un moment clé", indique Benoît Collombat. "Ce qu’on vit en ce moment, c’est la continuité de cette période. On voit le PS y assumer le discours d’orthodoxie budgétaire et monétaire au nom de la construction européenne. On y voit aussi la droite et Chirac enterrer le Gaullisme, qui voyait en l’État un moyen pour agir sur les choses."

"Emmanuel Macron, le produit de l’histoire"

Dans cette histoire de la violence économique, présent et passé se répondent de manière parfois troublante. "C’est une histoire qui n’est pas linéaire, mais il y a une grande continuité autour de ces choix et de cette idéologie. La plupart des interlocuteurs assument leur choix. Mettre tous les témoignages dans la continuité permet de voir comment ils s’enrichissent. C’est peut-être la chose la plus éclairante dans le livre", précise Damien Cuvillier.

Les auteurs reviennent en détail sur la fameuse séquence du 16 septembre 2018 où Macron lance à des jeunes qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du travail. Une séquence qui "montre bien la déconnexion de l’État, et l’idée que peu importe le parcours et la qualification, il faut travailler à tout prix et s’adapter au marché, à cette économie", commente Benoît Collombat. "L’individu non seulement doit s’adapter, mais peut trouver du travail comme s'il n’y avait pas un cadre de société, des grands choix qui structurent cette situation..."

"Ce que dit là Emmanuel Macron, c'est le produit de l’histoire qu’on raconte", analyse encore le journaliste. "Il y a une autre scène célèbre en 1981, avec Raymond Barre, qui prononce un discours qui est interrompu par des manifestants et lance, 'les chômeurs n’ont qu’à créer leur entreprise'. On voit bien sur quarante ans la grande continuité de ce discours-là."

Par bien des aspects, Le Choix du chômage est un livre bien plus violent que Cher pays de notre enfance, qui exposait une décennie d'assassinats politiques en France. "L’idéologie où chacun peut devenir l'entrepreneur de sa vie, de sa profession, au détriment du bien commun" a des conséquences bien plus dévastatrices que les exactions du Service d'Action Civique, note Damien Cuvillier.

Le Choix du chômage se conclut d'ailleurs avec un constat dramatique: "la question du chômage ne doit pas occulter le fond du problème: aujourd’hui, même ceux qui ont un travail ne s’en sortent plus."

Le Choix du chômage, Benoît Collombat (scénario) et Damien Cuvillier (dessin), préface de Ken Loach, Futuropolis, 288 pages, 26 euros.

Article original publié sur BFMTV.com