La Chine a-t-elle un problème avec l’eugénisme ?

Le scandale du chercheur chinois condamné le 30 décembre 2019 pour avoir   génétiquement modifié des bébés a mis en lumière la quasi-absence de loi sur l’édition génomique des embryons. La Chine est accusée de laxisme en matière de bioéthique.

Pourquoi l’affaire He Jiankui a-t-elle éclaté en Chine ? Si ce chercheur a pu se prévaloir avec « fierté » d’avoir mis au monde les premiers bébés génétiquement modifiés en novembre 2018, c’est qu’il avait toutes les raisons de se croire encouragé par son pays. Depuis le lancement de la politique de l’enfant unique par Deng Xiaoping en 1979 jusqu’à sa fin officielle en 2015, l’État chinois a « créé » une population accoutumée – de force, le plus souvent – à contrôler le nombre et le genre de sa progéniture.

« Les autorités de Pékin ne se sont jamais privées d’exhorter le peuple à réduire la quantité pour améliorer la qualité, colorant leur politique avec des nuances d’eugénisme, écrit Mei Fong, auteure d’un ouvrage sur la politique de l’enfant unique. C’est devenu explicite avec la loi de 1994 sur "l'eugénisme et la protection de la santé" interdisant de se reproduire aux personnes atteintes de troubles mentaux ou physiques. » De là à encourager l’édition du génome humain pour « améliorer » les bébés, il n’y a qu’un pas facile à franchir : c’est le « plus triste héritage » de cette politique, déplore l’écrivaine.

« Manipulation génétique illégale »

Ce lundi 30 décembre, He Jiankui a été condamné à trois ans de prison et à une amende de 3 millions de yuans (environ 340 000 euros). Le gouvernement chinois n’a pas tenu face au tollé international déclenché par l’annonce retentissante du généticien lors d’une conférence de presse à Hong Kong.

La communauté scientifique s’était indignée de l’édition sans vergogne de l’ADN des jumelles Lulu et Nana pour les rendre « résistantes au virus du Sida ». L’annonce n’avait même pas pu être vérifiée par d'autres spécialistes comme c’est l’usage, afin de confirmer « l’avancée scientifique » ou la dangerosité de l’expérimentation, en l’occurrence.

Formé à Stanford aux États-Unis, He Jiankui avait expliqué avoir employé l’outil révolutionnaire Crispr-Cas9. Ces « ciseaux génétiques » permettent d’enlever et de remplacer des parties indésirables du génome, comme on corrige une faute de frappe sur ordinateur. En modifiant le génome des deux bébés, le chercheur chinois a provoqué d’autres mutations transmissibles à leurs descendants.

« La technologie n’est pas encore sûre », expliquait Kiran Musunuru à l’AFP. Car, selon ce professeur de génétique à l’université de Pennsylvanie, les ciseaux Crispr coupent souvent à côté du gène ciblé : « c’est facile à utiliser si on se fiche des conséquences. » Outre l’incertitude de l’opération sur deux embryons, c’est aussi l’absence de critère bioéthique qui a massivement choqué.

La loi chinoise est-elle trop permissive ?

Lorsque l'affaire a éclaté, la Chine a immédiatement été accusée de laxisme. Les autorités ont alors ordonné la suspension des recherches et placé He Jiankui sous enquête policière. La justice chinoise a finalement jugé qu’il avait accompli des « manipulations génétiques illégales ».

Mais pire encore, le pays a été mis en cause pour avoir laissé se développer des recherches sans supervision. Fin 2018, la Chine ne disposait pas de loi dans ce domaine : une brève réglementation du ministère chinois de la Santé, datant de 2003, interdisait bien la manipulation génétique d'embryons, mais ne prévoyait aucune peine pour les contrevenants.

Une nouvelle réglementation annoncée en février 2019 menace désormais de poursuites criminelles et d’amendes les manipulations génétiques « non approuvées » et donc jugées « illégales ». Cependant, cette régulation ne s’applique pas à la recherche fondamentale sur l’édition génomique des embryons humains, tant qu’ils ne sont pas utilisés pour la reproduction.

He Jiankui, un pur produit de l’idéologie officielle chinoise ?

Comment en est-on arrivé là ? Pour comprendre, il suffit de connaître le parcours édifiant de He Jiankui. L’homme est devenu une star en Chine. Depuis qu’il est jeune, il aspire au statut « d’Einstein chinois ». Diplômé de physique, c’est en Californie qu’il s'est lancé dans la génétique, et en particulier dans les technologies de l’édition génomique, dont l’avenir porteur promettait à ses yeux la réalisation de son ambition.

Lorsqu'il revient en Chine, c'est avec la certitude de pouvoir y réaliser « quelque chose de grand ». De fait, il est devenu le « chouchou de l’actuel système des sciences en Chine », souligne Nie Jingbao, professeur de bioéthique à l’Université d’Otago en Nouvelle-Zélande. En 2012, il est recruté par l’université des Sciences et Technologies de Shenzhen. Ses recherches sont financées à la fois par la province du Guangdong et le Ministère de la Science et de la Technologie.

En 2018, He est sélectionné pour un programme scientifique du gouvernement central (le « Plan des mille talents »), qui se présente comme le « programme scientifique d’État le plus prestigieux et le plus influent au monde ». Parmi ses objectifs, soutenir les technologies et l’industrie de la génétique, un domaine d’une importance stratégique pour les autorités de Pékin. Justement, He Jiankui aurait  utilisé de l’argent public pour financer directement son expérimentation sur les jumelles génétiquement modifiées.

Logiquement, en réaction à l’annonce du chercheur à Hong Kong, le Quotidien du Peuple, principal porte-voix du Parti communiste chinois, s’était félicité : « les premiers bébés au monde génétiquement modifiés pour être résistant au VIH sont nés en Chine », titrait le journal le 26 novembre 2018. Et de saluer la découverte de He comme une « étape-clé franchie par la Chine dans le domaine des technologies d’édition génétique ». Face à l’indignation internationale, l’article a été retiré du site du quotidien. Peu après, l’agence Chine Nouvelle dénonçait une « fausse autorisation officielle » forgée par He Jiankui.

Cris d’alarme des bioéthiciens chinois

Saisissant la fenêtre de tir ouverte par le scandale, certains chercheurs chinois ont appelé à une prise de conscience et à une « refonte totale de la gouvernance bioéthique en Chine ». « La Chine est à la croisée des chemins, écrivaient ainsi en mai 2019 quatre bioéthiciens chinois dans la revue Nature. Le gouvernement doit opérer des changements substantiels pour protéger la population des effets potentiels d’une expérimentation irresponsable sur les humains. Ces mesures doivent aller d’une surveillance plus étroite des centaines de cliniques dans le pays qui offrent des fécondations in vitro jusqu’à incorporer la bioéthique dans l’éducation à tous les niveaux. »

Pour le professeur Nie Jingbao, « l’expérimentation de He Jiankui fait partie du discours eugéniste » en Chine. « Même s’il appelle cela une thérapie, il s’agissait d’eugénisme. Donner à Lulu et Nana une résistance génétique au VIH revient à améliorer leur patrimoine génétique et non à soigner une quelconque maladie génétique. »

En chinois, le mot « eugénisme » se traduit par l’expression « youshengxue », littéralement « la science de la naissance supérieure ». Ce qui est un concept beaucoup plus positif en Chine, souligne le spécialiste de bioéthique.

La Chine, un marché en plein boom de l’édition du génome

Encore largement dominé par l’Amérique du Nord, le marché de l’édition génétique pourrait dépasser les 5 milliards de dollars d’ici 2025. Nouvel acteur du secteur, la Chine pourrait changer la donne à l’avenir : son industrie génétique a des chances de croître de 13,6 % dans les prochaines années et son marché pourrait représenter près d’un milliard de dollars.

La Chine est-elle devenue « l’empire de la science controversée » ? Elle est cependant loin d’être seule en cause. D’autres expérimentations de bébés génétiquement modifiés sont prévues par un scientifique en Russie, où un autre chercheur espère quant à lui réussir la première transplantation de tête humaine. Sans parler du Japon qui a récemment levé son interdiction de créer des hybrides humains-animaux.

À écouter : Comment parler de la génétique ?