Chine : Jack Ma, le fondateur d'Alibaba, ne répond plus

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Le célèbre milliardaire chinois Jack Ma n’a plus donné signe de vie depuis octobre dernier. Le fondateur d’Alibaba a disparu peu après un discours critique à l’égard du régime de Pékin.

Recherche Jack Ma désespérément. Le milliardaire chinois le plus célèbre et médiatique est aux abonnés absents depuis plus de deux mois. Le mystère autour de la disparition du fondateur du géant chinois Alibaba a éclaté au grand jour à l’occasion... d’une émission de téléréalité, a rapporté le Daily Telegraph britannique, dimanche 3 janvier. Le tout sur fond de tensions entre l’icône de la tech chinoise et le régime de Pékin.

Jack Ma a été remplacé comme juge pour le dernier épisode d’"Africa’s Business Heroes", un show à la gloire des entrepreneurs africains qu’il avait pourtant lui-même créé, confirme le Financial Times. L’émission, qui devait initialement être diffusée fin novembre, a été reportée au printemps et les producteurs ont confirmé l’absence de Jack Ma, due officiellement à un "conflit de calendrier".

Silence sur Twitter

Mais le milliardaire n’a pas seulement manqué la dernière de son émission. Son nom a également été effacé du site d’"Africa’s Business Heroes", et le clip promotionnel de ce programme de téléréalité ne fait plus aucune référence au fondateur d’Alibaba. Une purge qui cadre mal avec l’explication d’un simple problème de calendrier.

Surtout que Jack Ma a aussi disparu de Twitter, un média qu’il affectionne particulièrement. Son dernier message sur la plateforme de microblogging remonte au 10 octobre. Interrogé par plusieurs médias à propos de cet étrange silence radio, Alibaba a refusé de commenter les "rumeurs" sur cette disparition de plus en plus voyante.

Si nul ne semble savoir où se trouve le milliardaire chinois, ils sont nombreux à craindre qu’il ait subi de plein fouet la colère de Pékin. Jack Ma ne donne en effet plus signe de vie depuis un discours étonnamment critique à l’encontre des autorités prononcé à Shanghai le 24 octobre 2020. Devant un parterre d’entrepreneurs et de responsables politiques chinois, il avait notamment attaqué les banques publiques chinoises et appelé à l’établissement d’un "système financier plus sain".

"C’est un discours qui lui a au moins coûté 35 milliards de dollars", a souligné Nina Xiang, directrice du China Money Network, dans une tribune publiée sur le site du réseau social professionnel LinkedIn. Une semaine plus tard, le gouvernement faisait en effet échouer l’introduction en Bourse d'Ant Group, la société de services financiers de Jack Ma, qui devait rapporter 35 milliards de dollars.

Peu après, les autorités enfonçaient le clou avec l’ouverture d’une enquête pour abus de position dominante à l’encontre d’Ant Group et appelaient publiquement à une restructuration du groupe pour le rendre moins puissant.

Disparitions de milliardaires

Cette offensive a largement été perçue comme un rappel à l’ordre adressé à Jack Ma. "Le Parti communiste chinois rappelle ainsi que peu importe votre richesse ou votre réussite, il peut tout vous enlever en un claquement de doigts si vous prenez trop de liberté", écrivait début novembre Bill Bishop, l’auteur de Sinocism, une très respectée newsletter consacrée à l’actualité chinoise.

Mais Jack Ma a peut-être perdu plus que de l’argent dans cette affaire. "Lorsque j’ai entendu parler des problèmes de Jack Ma avec les autorités, j’ai tout de suite pensé à la vague de disparition des milliardaires chinois entre 2015 et 2017", note l’économiste Mike O'Sullivan sur son blog. Durant cette période, plus d’une douzaine d’influents hommes d’affaires – dont Guo Guangchang, le patron du Club Med – s’étaient "volatilisés" pendant plusieurs semaines avant de réapparaître publiquement tout aussi mystérieusement en assurant soit qu’ils avaient eu des problèmes personnels, soit qu’ils avaient "collaboré avec les autorités". C’était la grande époque de la campagne anticorruption menée par le président chinois, Xi Jinping.

Pékin semble avoir de nouveau décidé de mettre la pression sur les chefs d’entreprise chinois. Au moins deux autres influents hommes d’affaires, outre Jack Ma, ont récemment compris ce qu’il en coûtait de trop critiquer le régime, rappelle Le Monde. En septembre, c’est Sun Dawu, le fondateur de l’un des plus importants producteurs de poulets du pays, qui est arrêté après avoir dénoncé sur les réseaux sociaux la "corruption" d’édiles locaux. Deux mois plus tard, Li Huaiqing, un riche banquier, écope d’une peine de prison de 20 ans pour fraude et "incitation à subvertir le pouvoir de l’État". Il s’était, lui aussi, laissé allé à accuser de corruption plusieurs membres influents du Parti communiste.

Des sanctions qui interviennent alors que le pouvoir a publié, mi-septembre, une directive visant à mieux contrôler le secteur privé. "Ce document appelle pour la première fois les entrepreneurs du privé à renforcer la loyauté et le respect du Parti. Il insiste aussi sur l’importance de l’éducation idéologique et politique des patrons du privé. Ce n’était jamais aussi clair dans les précédents documents", souligne Kellee Tsai, professeur de sciences sociales à l’Université des sciences et technologies de Hongkong, interrogé par Le Monde.

Contrairement aux autres hommes d’affaires, Jack Ma n’a pas été officiellement arrêté ou accusé de quoi que ce soit. "Les autorités prennent peut-être davantage de pincettes avec une personnalité aussi importante", note l’économiste Mike O'Sullivan. On en saura peut-être un peu plus lorsqu’il réapparaîtra. À moins qu’il ne tombe dans la catégorie des chefs d’entreprise ayant eu "des problèmes personnels".